Tsar

LES AVENTURES DE DEUX TSARS RUSSES (*) A BRUXELLES

Pierre le Grand ou le trop-plein impérial (1717).

 

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Pourquoi un buste du tsar Pierre Ier de Russie, dit « le Grand » (1672-1725), est-il, aujourd’hui encore, visible dans les bas-fonds du Parc de Bruxelles ? Tout simplement parce que ce tsar effectua une visite en ces lieux, dans le courant de l’année 1717 et le caractère mouvementé de celle-ci mérite que l’on s’y attarde…
Rappelons tout d’abord qu’en 1717 le Palais des Ducs de Brabant n’avait pas encore brûlé (incendie de 1731) et qu’il se dressait à l’endroit où se situent, en gros, aujourd’hui, le Palais royal et la place Royale. Le tsar Pierre Ier y fut accueilli, en toute discrétion, le 14 avril 1717. D’autres sources affirment qu’il fut en fait reçu dans une petite maison dite « de Charles-Quint », sise au coeur du Parc de Bruxelles. Il semble qu’il s’agisse d’une référence à une habitation que Charles-Quint se serait faite construire en son temps, non au coeur du Parc de Bruxelles, assez sauvage à l’époque, mais à l’endroit où se sitait la rue de l’Orangerie. Celle-ci commençait rue Ducale pour finir rue de Louvain.
Et voilà ce que nous en dit Eugène Bochart, en 1857 :
« Dans cette rue, près de celle de Louvain, était jadis une porte qui donnait accès à l’ancien Parc. Près de là, Charles-Quint fit bâtir une maison solitaire, dont il fit son habitation favorite, et qu’il occupa depuis son abdication, le 6 janvier 1556, jusqu’à son départ pour l’Espagne, qui eut lieu le 7 septembre suivant. Cette habitation était appelée Palais de l’Empereur. On y plaça plus tard l’Orangerie de la Cour; et lorsqu’en 1782 le gouvernement vendit les terrains pour percer la rue actuelle, on conserva à cette nouvelle voie le nom de sa dernière destination. Dans l’angle de la rue se trouve l’entrée publique du Sénat et de la Chambre des représentants. »
Quoiqu’il en soit, Pierre le Grand fut reçu en grande pompe et put ainsi goûter aux nombreux vins qui lui furent offerts. Mais voilà, il en but tant et si bien qu’il s’en trouva bientôt légèrement nauséeux… Le tsar entreprit dès lors de prendre l’air et c’est d’un  pas lourd et incertain que le noble invité se dirigea vers une fontaine où il s’arrêta, avant, subitement, de sentir son impérial estomac se retourner au point de provoquer l’expulsion dans l’eau du bassin de la précieuse vinasse jusque là ingurgitée ! (Quiévreux) Nous étions le 16 avril 1717, à 15 heures… Selon d’autres sources (Luytens), Pierre Ier aurait plutôt fait un plongeon dans ledit bassin ! Selon d’autres sources encore (Bochart), l’impérial invité but à cet endroit le vin d’honneur.
Trois sources, trois époques, trois versions ! De quoi méditer sur les aléas de la recherche historique !
En souvenir de ce grand événement éthylique, le prince Demidoff offrit, en 1854, un buste sur lequel étaient écrits ces quelques mots : « Pierre Alexiowitz de Moscovie, grand-duc, assis au bord de cette fontaine, en ennoblit les eaux par le vin qu’il avait bu, le 16 avril 1717, à trois heures de l’après-dînée. » (Quiévreux)
Et voici la traduction qu’en donne Bochart : « Le czar Pierre-le-Grand, grand duc de Moscovie, assis sur les bords de cette fontaine, l’ennoblit par des libations de vin, le 16 avril 1717, à trois heures de l’après-midi. »
Si un buste de Pierre le Grand est toujours visible à cet endroit de nos jours, l’inscription, elle, a disparu.
D’autres sources encore nous rappellent toutefois que l’inscription faisant référence à l' »ennoblissement des eaux » par l’impérial vin régurgité figurait, en latin, sur la margelle carrée de l’ancienne fontaine Madeleine. Or, celle-ci est décrite comme l’un des personnages les plus allégoriques de l’Alchimie. De plus, l’année 1717, durant laquelle Pierre le Grand se serait enivré à Bruxelles, pourrait faire référence à la fondation officielle de la Franc-Maçonnerie, à Londres, cette même année. Simple supposition reprise par Joël Goffin dans son article « Le Parc de Bruxelles ou le Plan Parfait » ( https://bruges-la-morte.net/wp-content/uploads/Parc-de-Bruxelles-ma%c3%a7onnique.pdf ). Chacun jugera. 
Un attentat bonapartiste contre le tsar Alexandre Ier (1818).
Waterloo, 18 juin 1815. Wellington paraissait défait et les Grognards de l’Empereur Napoléon Ier marchaient sus à l’ennemi. La victoire française était à portée de main. Mais soudain, les troupes prussiennes de Blücher déferlèrent sur l’armée française, y jetant le désarroi et la déroute. Au cri de « nous sommes trahis ! », les soldats français se replièrent dans le plus grand désordre, les armées coalisées sur les talons. Cette fois, Napoléon Bonaparte était défintivement vaincu et on lui imposa bientôt l’exil de Sainte-Hélène. Il devait s’éteindre sur cette île du bout du monde, le 5 mai 1821, après y avoir vécu près six ans.
Néanmoins, certains de ses partisans ne perdirent jamais l’espoir de le rétablir, lui, ou, à tout le moins, son fils, l’Aiglon, sur le trône impérial. Et ils ne manquèrent pas d’ourdir de nombreux complots contre ses ennemis les plus puissants. D’autres, par contre, nourrirent le projet de faire assassiner l’Empereur dans son exil afin de conjurer la menace qu’il pourrait constituer par un nouveau retour en France. Et Bruxelles étant devenu le refuge de nombreux anciens partisans de l’Empire, traqués par la police de la Restauration, fut, à plusieurs reprises, le théâtre choisi par les divers conspirateurs pour fomenter leurs complots. Ainsi, en 1818, essaya-t-on d’attenter la vie du duc de Wellington, ce qui amena quelques accusés devant la cour d’assises de la Seine…qui les acquitta, faute de preuves, le 14 mai 1819.
Mais il se trouve qu’en cette même année 1818, un autre complot bonapartiste fut ourdi à Bruxelles. Cette fois, contre le tsar de Russie, Alexandre Ier.
Durant l’automne 1818, alors que s’achevaient les assises du Congrès d’Aix-la-Chapelle, qui devaient permettre à la France de se voir réintégrée dans le concert des nations européennes et de la débarrasser de l’occupation des armées alliées, s’était répandue à Bruxelle la rumeur de l’arrivée prochaine du tsar Alexandre Ier. Sa mère, veuve du tsar Paul Ier, ne séjournait-elle pas dans notre ville, chez sa fille, la princesse d’Orange ? Ses fils, le tsar Alexandre et le grand-duc Michel, l’y rejoignirent donc naturellement, le 17 novembre 1818. Ils arrivèrent en calèche, suivis de trois voitures à six chevaux. On dit que, descendu chez le marquis d’Assche, près du palais royal, le tsar Alexandre se promena « en bourgeois » dans le parc de Bruxelles et qu’il fut le centre de nombreuses fêtes et de réceptions mondaines.
Mais au cours du séjour impérial russe, des rumeurs, dont la presse se fit l’écho, circulèrent parmi le bon peuple de Bruxelles. Un « assez grand nombre d’individus, la plupart étrangers » aurait ainsi fait l’objet d’une arrestation. Et le journal L’Oracle d’évoquer « complots » et « attentats ». Le mystère ne commença à voir un début d’éclaircissement qu’après le départ de Bruxelles, du tsar Alexandre, le 21 novembre 1818. On apprit donc bientôt, que, le 3 novembre, les nommés Adolphe Pouillot, dit Lacroix, ancien officier au service de Napoléon Ier, et Louis Buchoz, vinaigrier, s’étaient pérésentés à l’Hôtel de Ville et qu’ils demandèrent avec insistance de s’entretenir avec le bourgmestre Louis de Wellens (1815-1830), afin de lui faire de très graves révélations. M. de Wellens les reçut ainsi, en présence de l’échevin Knijf, chargé de la police.
Pouillot et Buchoz affirmèrent qu’à la fin du mois de juillet ou au début du mois d’août, alors que la rumeur d’une prochaine venue du tsar Alexandre dans la ville d’Aix-la-Chapelle s’était répandue, un certain Alexandre Laborde, ancien officier de Napoléon, avait nourrit le projet, avec quelques complices, d’enlever le tsar au cours de son voyage, soit en France, soit aux Pays-Bas (dont Bruxelles faisait partie à cette époque). Leur objectif était de contraindre Alexandre Ier à signer une adresse au peuple français proclamant le roi de Rome -Napoléon II, dit l’Aiglon, fils et héritier de Napoléon Ier et de Marie-Louise- empereur des Français, sous la régence de sa mère, et à mettre fin à l’exil de Napoléon à Sainte-Hélène. Mais loin de passer auparavant en France ou aux Pays-Bas, le tsar Alexandre se rendit directement à Aix-la-Chapelle, ce qui contraria les plans des conspirateurs.
Les magistrats bruxellois remercièrent les deux dénonciateurs et les engagèrent comme espions, tout en les encourageant à surveiller les faits et gestes des conjurés, à les tenir informés de leurs activités ultérieures et en les incitant même à jouer le rôle d’agents provocateurs. En outre, une révélation semblable avait été faite au roi des Pays-Bas par le « raugrave » (titre nobiliaire) Philippe de Salm-Salm, qui avait servi dans les armées du roi de France, où, en 1788, il avait été, doté du titre de « Mestre de camp », le chef éphémère du « Royal Liégeois », le dernier régiment étranger levé sous le règne de Louis XVI. A la fin de sa vie, le comte de Salm-Salm devait sombrer dans la démence…
Selon l’enquête judiciaire, menée parallèlement, il fut établi que Laborde, l’ancien officier de Napoléon, avait, dans un premier temps, communiqué son projet à un autre Français, Claude-André Piger, ouvrier corroyeur, et l’avait convaincu de se joindre à lui. Le projet d’enlèvement devait, selon Laborde, être d’autant plus aisément couronné de succès que le tsar Alexandre devait voyager sans escorte. Une vingtaine d’hommes suffirait donc amplement pour mener à bien l’opération. Un problème se posait néanmoins, toujours le même : l’argent, le nerf de la guerre ! Or, Laborde gagnait sa vie comme ouvrier chez un certain Vouriot, fabricant de peignes installé à Bruxelles, et il était payé « royalement » un franc par jour. Quant à l’ouvrier Piger, où donc aurait-il pu dénicher la somme nécessaire pour réaliser un tel projet.

Les conjurés eurent alors l’idée de s’adresser à un compatriote dénommé Bréard afin qu’il les introduisent auprès de l’archichancelier Cambacérès, exilé à Bruxelles par la Restauration (voir au sujet de cette personnalité, l’article suivant :

http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2014/01/25/napoleon.html ),

pour leur permettre d’obtenir de ce dernier la somme de quatre mille francs, une commission de 40 % devant être remise à l’intermédiaire. L’on embrigada également un marchand de vin et sépculateur, Français d’origine, du nom de Xavier Bert. En outre, la conjoncture paraissait bonne : l’opinion publique française, bien peu sympathisante des Bourbons, se plaisait à rêver d’une évasion de l’Empereur de sa prison de Sainte-Hélène et à son retour prochain en France. Les rumeurs les plus fantaisistes circulaient alors à ce sujet, la réunion du Congrès à Aix-la-Chapelle ayant eu pour effet de les amplifier.

Dans ces conditions, Laborde et Piger escomptaient bien percevoir l’argent nécessaire à leur projet. Ils décidèrent donc de passer, sans attendre, à l’exécution de celui-ci, se mettant derechef à la recherche d’hommes motivés et soucieux d’y participer activement. On se renseigna aussi sur les itinéraires qui permettraient d’éviter les douaniers et de faire passer en France le tsar Alexandre dès qu’on l’aurait capturé. Laborde et Piger travaillèrent également à l’élaboration d’une proclamation dont ils attribueraient la paternité au tsar et qui réclamerait l’évacuation des armées d’occupation du territoire français et le rétablissement de Napoléon II sur le trône impérial de France, sa mère Marie-Louise d’Autriche, devant être, quant à elle, nommée impératrice et régente. 
« Les rôles dans l’exécution de l’attentat furent répartis. La voiture du tsar, qui voyageait avec une faible escorte, serait arrêtée dans un endroit solitaire. Tandis que Piger couperait les traits des chevaux, Laborde présenterait au souverain la proclamation au bas de laquelle il le contraindrait à apposer sa signature. S’il s’y refusait, il serait impitoyablement massacré; s’il y consentait, il serait « fraudé en France » et conduit dans la ci-devant Bourgogne, province que l’on croyait pouvoir indiquer « comme étant plus portée que les autres en faveur de Napoléon. » (Terlinden)
Les conjurés -Laborde, Piger, Dierckx et Bert-, désormais infiltrés par les « taupes » Pouillot (dit Lacroix) et Buchoz, se réunirent, sous couvert de jouer au lotto, dans un cabaret tenu par De Noyer. Ce sont les deux « infiltrés, Pouillot et Buchoz, qui firent porter chez Laborde, les armes et la poudre dont on avait besoin, avant de s’occuper avec Bert de réunir les fonds nécessaires. Mais Cambacérès refusa tout net de se commettre dans une telle aventure et les conjurés ne purent récolter que la somme modique de 90 francs…
Quant à la quête de volontaires parmi les contrebandiers, qui nécessitait de se mettre en rapport avec un aubergiste du nom de Gondry, elle ne fut pas plus couronnée de succès : le dénommé Gondry, de Boussu, avait changé d’adresse, alors que Piger était arrêté à Mons, le 10 novembre, sur dénonciation du duo Pouillot-Lacroix ! Et tous les conjurés se retrouvèrent bientôt sous les verrous à Bruxelles… Tous, sauf un : l’instigateur du complot Laborde. Celui-ci parvint à passer la frontière et, errant de village en village, arriva finalement à Lille où l’on perd définitivement sa trace, au début du mois de décembre 1818.
Quant aux provocateurs Pouillot-Lacroix et Buchoz, ils se trouvèrent également sur le banc des accusés ! De fait, ces deux individus n’avaient dans ce complot irréalisable qu’un moyen peu louable d’exploiter des dupes, en commençant pa rl’échevin chargé de la police, De Knijf. Le Ministère public ne s’y trompa pas. Les deux accusés, déclara-t-il, font valoir une excuse commune : la révélation qu’ils firent le 3 novembre. Mais bien loin d’être une excuse, cette révélation n’a été que l’infâme camouflage sous lequel ils tentèrent de cacher leur participation, sinon leur provocation au crime ! Que voulait Lacroix, sinon rentrer en France et récupérer son grade.
Quant à Buchoz, il ne cherchait qu’à assouvir sa soif d’or. Et pour parvenir à leurs fins, ils cherchèrent à manipuler des gens inférieurs à eux en intrigue, des misérables qui eurent la sottise de céder à leurs provocations.
L’échevin de la police De Knijf, pour avoir recouru à des êtres d’une si grande bassesse, devait, bien plus tard, amèrement regretter ses actes : « Ses procédés de policier sans scrupules l’avaient fait détester de tous les Bruxellois et sa maison devait être l’une des premières à être brûlée, le 25 août 1830, dans la nuit d’émeute qui suivit la représentation de la Muette de Portici… » (Terlinden)
Et le 1er mai 1819, tous les accusés furent jugés coupables « d’avoir, en formant un complot tendant à s’emparer de la personne de S. M. l’empereur de Russie pour le conduire en France afin d’y faciliter par sa présence et par la publication d’une proclamation aux Français un soulèvement contre le gouvernement français, excité dans le royaume des Pays-Bas un désordre contraire à la paix publique. » (Terlinden) Les accusés furent ainsi condamnés à des peines d’emprisonnement d’1 an (Piger et Dierckx), de 3 ans (Bert et Pouillot-Lacroix), à 6 ans, ainsi qu’à deux heures d’exposition, au carcan et à la marque (Buchoz).    
Eric TIMMERMANS.
(*) Certains de nos lecteurs verront peut-être dans la juxtaposition des termes « tsars » et « russes », un affreux pléonasme : il n’en n’est rien. Des tsars ont également régné en Bulgarie et en Serbie. CQFD.
Sources : « Bruxelles, notre capitale », Louis Quiévreux, PIM-Services, 1951 / « Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles » (1857), Eug. Bochart, Editions Culture et Civilisation, 1981 / « Les mystères de Bruxelles », Daniel-Charles Luytens, Noir Dessin Production, 2005 / « Un complot contre le Tzar Alexandre I à Bruxelles en 1818 », Vic Ch. Terlinden, UCL, Louvain, 1946.
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LEXIQUE DE TERMES BRUXELLOIS

                                     LEXIQUE DE TERMES BRUXELLOIS

 

A la mémoire de ma grand-tante paternelle, Maria Vercaeren, et de mon grand-oncle paternel, Corneille De Mesmaecker.

A
-Allez / Alleï ! : Au moins aussi courant que le célèbre « une fois », le terme allez, que l’on prononce volontiers alleï à Bruxelles, se retrouve dans de nombreuses phrases et dans de nombreuses situations. Cela relève pratiquement du tic de langage. Ex. : Alleï, dis, fieu, tu vas quand même pas te mettre à chialer, mènant, hein ? (Allez, dis, mon vieux, tu ne vas quand même pas te mettre à pleurer, maintenant, hein ?). ; Bon, allez, on va peut-être tout doucement y aller ?; Mais alleï, fieke, est-ce que tu peux me dire, mènant, pourquoi moi j’aurais été lui dire ça, alleï !

-Amaï : Exclamation très courante mais également assez ingrate, amaï est pratiquement intraduisible. Elle sert à exprimer l’étonnement, l’incrédulité, l’admiration ou la consternation.

-Arranger : En français, le verbe « arranger » apparaît comme un synonyme de « mettre en ordre », de « résoudre ». Mais à Bruxelles, se faire arranger, c’est se faire rouler dans la farine, se faire escroquer ! Quant à être bien arrangé ou salement arrangé, cela signifie que vous êtes mal en point, parce que vous êtes malade, parce que vous êtes blessé ou parce que vous êtes ivre, par exemple ! Être scheille arrangé, cela veut donc dire que vous êtes complètement bourré !

-Aubette : Désigne un kiosque à journaux, un abri-bus. Ex. : Vite, on va aller se mettre sous l’aubette pasqu’y pleut.

-Autostrade : Terme désuet, dérivé de l’italien « autostrada » et servant à désigner une autoroute ou, à tout le moins, une importante artère vouée à la circulation automobile. A Bruxelles, on prononce « autostraat », vraisemblablement parce que le mot « straat » (« rue » en thiois), s’est aisément confondu avec le suffixe « strade », et on l’utilise au féminin « une autostrade », comme « une autoroute ». Ex. : Astableef, dis, t’as vu le carambolage d’hier soir sur cette austrade qu’on a toujours dit qu’elle était dangereuse ?

-Aven taaid : Ancien temps, époque révolue, jadis, naguère.

-Awel ! : Eh bien ! S’exprime pour souligner une incompréhension, une incrédulité, une stupéfaction. Ce terme s’accompagne souvent du mot « merci » qui est supposé souligner la stupéfaction. Ex. : Et donc, malgré tout ce que cet ivrogne a fait, on la réengagé ? Awel, merci ! On pourrait également dire awel, ça alors ! L’expression totalement francisée existe aussi : Eh bien merci !

-Après : A Bruxelles, « après » peu parfois signifier « dedans », « de quelque chose », « à quelque chose ». Ex. : « Tiens, tu vois cette belle pomme ? Tu veux une fois mordre après » ? (…tu veux en manger un morceau ?) / « Dis, ça fait une heure que j’essaie d’attraper cette corde qui est pendue là. Toi qui es plus grand, tu peux une fois tirer après ? »

-Astableeft) ! (astablééft) : S’il vous plait. S’apparente clairement au néerlandais als u blieft. Toutefois, si ce terme peut s’utiliser dans le sens d’origine, en accompagnement d’une demande, d’une requête, tout comme « s’il vous plait », il peut aussi servir à signifier quelque chose comme « et quoi encore », « que va-t-on encore essayer de me faire croire ou faire » ou encore, « c’est vraiment absurde, n’importe quoi ! ». Ex. : « Et tu me dis qu’il est parti ce matin pour aller aider ce type qui l’a pourtant viré comme un malpropre ? Astableeft ! La forme sans « t », astableef, est également très courante.

 

B.

 -Babbeleir (« babbelère ») : Bavard, quelqu’un qui aime bavarder. Provient du verbe néerlandais babbelen qui signifie, « bavarder ». En franco-bruxellois, on lui a appliqué la former infinitive française « er », ce qui donne babbeler (« babbelé »). Ex. : Tiens, encore en train de babbeler ce babbeleir, n’a-t-il vraiment rien d’autre à faire de sa journée ? Le féminin de babbeleir est babbelès Citons aussi la babbeltrut ou « commère » ; le terme « trut » est toutefois péjoratif et désigne originellement une femme laide ; mais aujourd’hui, on désignerait plutôt par ce terme une femme stupide.   

-Bais’ (« bèèss ») : Un baiser, un bisou. Ex. : Alleï, donne-moi une fois une bais’, dis !

-Bal : Equivalent de l’argot français « balle », « rond ». Ex. : Eh bien moi je peux te dire que je n’ai plus un bal sur moi !

-Bas (« ba ») : Généralement, en français, les bas désignent un vêtement essentiellement féminin (ex. : « bas nylon »). Mais à Bruxelles, le terme bas peut également désigner les chaussettes masculines.

-Ballekes : Boulettes de viande de différentes grandeurs, telles les grosses boulettes à la sauce tomate qu’à Liège on nomme « boulets », soit des petites boulettes que l’on même par exemple dans la soupe. Ex. : Va au fond de la casserole, sinon tu n’auras pas de ballekes ! A noter qu’en burgonsch (argot bruxellois), les ballekes désignaient jadis les seins des femmes.

-Bazoef (« bazouf ») : Grand mangeur, goinfre, mais également…déchets de restaurant.

-Bèke ! (« bèè-ke ») : Onomatopée qui désigne une expression de dégoût ; comparable à « pouah ! » ou « beurk ! », par exemple. On appuie généralement fort sur le « è » (bèèke !), on escamote parfois le « e » final (bèèk !) ou encore, on ajoute un « s » final (bèèkes !), il arrive aussi que l’on s’en tienne à « bèè ! ». Ex. : Bèèke ! Tu as marché dans un caca de chien !

-Bibberer (« bibberé ») : Trembler. Ce verbe franco-thiois pourrait avoir tendance à être associé à la boisson (« biberonner »), d’autant plus que la fameuse tremblote de l’ivrogne aurait tendance à nous conforter dans cette idée, mais c’est là un faux ami. De fait, bibberer doit être rapproché du burgonsch, bibber (=froid).

-Bich : Viande, chair. Avoir la chair de poule se dit, avoir la kieke bich. Voir aussi « Bichkes ».

-Bichkes (« bich-kes ») : Bestioles, puces, parasites ; le terme peut aussi comprendre les animaux, les « bêtes », en général. Le terme peut aussi être appliqué à toutes les sortes de démangeaison. Ex. : Encore en train de te gratter ! T’as des bichkes ou quoi ? Pour la chair de poule, on utilisera plus précisément le terme de kiekebich, « kieke » désignant ici le volatile susmentionné. Jean d’Osta donne toutefois à ce mot, qu’il orthographie keekebiche, une autre signification, à savoir « insignifiant, nul ». Voir aussi « Bich ».

-Blafter : Faire des saletés en mangeant ou en buvant, répandre sur soi de la nourriture ou de la boisson. Ex. : Dis, regarde un peu ta cravate : t’as de nouveau blafté dessus !

-Bloempanch (« bloumpannch ») : Gros boudin piqué de cubes de graisse.

-Bodding : Pudding, gâteau fait à base de vieux pain. Ma grand-tante utilisait le terme de « bodding » pour désigner ce genre de gâteau.

-Boentje (Avoir un)  (« bountch-e ») : Être amoureux, avoir un béguin pour quelqu’un. Ex. : Alleï, je vais enfin oser te le dire : j’ai un boentje pour toi !

-Bolleke : En burgonsch, « nœud » ; aujourd’hui : petite boule.

-Boma :Grand-mère.

-Bompa(« bomm-pa ») : Grand-père.

-Broebeleir (« broubelère ») : Un bègue, quelqu’un qui s’embrouille dans son discours, qui se répète. De ce terme dérive le verbe (infinitif) franco-bruxellois broebeler (« broubelé »).Ex. : Qu’est-ce qu’il est encore en train de broebeler celui-là ? Le mot et le verbe sont globalement des synonymes de totteleir et de totteler.

-Brol : Fourbi, bazar, truc, machin. D’usage très courant. Ex. : Cest quoi tout ce brol que tas laissé devant ta porte ? ou encore : Tiens, cest quoi ce brol que tu tiens dans ta main ? On peut rapprocher ce terme de « bucht ».

-Blinquer (se prononce comme « requinquer ») : Briller. D’où faire blinquer, « faire briller ». Allez, va jouer, mémé doit  faire blinquer les cuivres ! (nettoyer les objets en cuivre jusqu’à ce qu’ils brillent).

-Bucht (« bught ») : Vieilleries, rebut. Confondu parfois avec « brol ». Ex. : Pourquoi veux-tu absolument garder tout ce bucht qui est dans ton grenier ?

 

C.

 -Caberdouche : Cabaret. Plus généralement, « débit de boissons ». Voir aussi « Stameneï »

-Cafétaria : A Bruxelles, on appelle la cafétéria une « cafétaria ». C’est là une déformation d’origine germanique, thioise.

-Cajoubereir (« cajouberère ») : Quelqu’un qui fouille dans les immondices.

-Carabistouilles : Sottises, bêtises.

-Caricoles : Petits escargots noirs qui se vendent bouillis. Très répandus à Bruxelles jadis. On les nomme aussi « caracoles » (terme d’origine espagnole), mais en burgonsch, on les nommait « rollekes ».

-Cervelas : Grosse saucisse grillée qu’il convient de distinguer de la fricadelle. Le cervelas, qui aurait été inscrit au patrimoine culinaire suisse en 2008, fait aussi intégralement partie du patrimoine culinaire bruxellois. Un refrain, tout empreint d’un double sens que je ne dois pas expliquer au lecteur, fait d’ailleurs référence à un dikke cervelas, tralala ! (un gros cervelas, tralala !). On trouve les cervelas dans les friteries ou baraques à frites, que l’on nomme à Bruxelles « fritures ». Le nom de cervelas viendrait de l’italien cervellata (cerveau), peut-être parce que jadis on y agglomérait différentes sortes de viandes, dont de la cervelle.

-Chuste : Directement  dérivé de « juste », ce terme, en burgonsch, désigne la loi, la justice mais également la vérité, ce qui est vrai :  Chuste est chuste, newo ? (Ce qui est juste est juste, pas vrai ?). La forme complètement francisée « juste est juste » existe également.

-Clacher : Claquer, balancer, bâcler. Ex. : Quant tu penses que j’ai vendu ce tableau très cher, alors que je n’ai fais que clacher de la peinture sur la toile ! En burgosch, klache (« kla-che ») signifie « peindre ». Plus étrangement, on appelle aussi les pauses-cafés, des cafés-claches.

-Clignoteur : A Bruxelles, le clignotant d’une voiture est nommé le « clignoteur ».

-Cloche (au pied) : A Bruxelles, avoir une cloche au pied, ce n’est pas se promener avec une cloche d’église ou de marine accrochée au pied, mais souffrir d’une cloque ou d’une ampoule.

-Chef : Si l’on vous interpelle à Bruxelles, en vous lançant un dis, chef, ce n’est nullement parce qu’on vous a reconnu une autorité particulière, mais tout simplement parce que l’on essaie d’établir avec vous un rapport de proximité. Généralement, cela se dit à quelqu’un que l’on connaît, mais d’aucuns n’hésitent pas en user dans la rue, notamment pour vous vendre une quelconque camelote, ce qui relève de l’impolitesse. Normalement, le chef s’utilise de la même manière que le fieu.

-Contre son goût : Vient du thiois teige z’n goeste (de « tegen », contre ; « zijn », son ; « goest » ; goût) et signifie de mauvais gré. Ex. : Celui-là, on voit bien qu’il vient travailler contre son goût !

 

D.

 -Deftig (« dèft-egh ») : Digne, mais aussi trop bien de sa personne, compassé, se donnant une apparence trop sérieuse. Le sens de ce terme est volontiers ironique. Ex. : Ouïe, ouïe, le voilà qui vient, deftig et tout, dis ; on dirait qu’il va à un mariage !

-Deuvel : Diable. Rappelons qu’une bière blonde, très appréciée à Bruxelles, et dont le volume d’alcool monte à 8,5 %, porte le nom de « Duvel », qu’en France on prononce « duvèle », mais qu’à Bruxelles on prononce plus généralement à la manière thioise, « dûvel ». Et c’est pas pour rien si elle rappelle le nom du maître de toutes les débauches !

-Dikkenek : De « dikke » (=gros) et « nek » (=cou), gros cou. Un prétentieux. Quelqu’un qui se monte du col. Synonyme : un stoeffer.

-Doef (« douf ») : Etouffant, lourd. Se dit généralement d’un climat orageux. Ex. : Il fait vraiment doef aujourd’hui, tu ne trouves pas ? Mais ce terme peut également être utilisé d’une tout autre manière. Ainsi dira-t-on de quelqu’un qui se saoule, qu’il est en train de prendre une doef ou qu’il a pris une doef la veille, qu’il a pris une cuite.

-Dom / Dommerik : En burgonsch, ces termes ont trait au chapeau. Aujourd’hui, ils auraient plutôt respectivement pour signification « sot, stupide, vulg. : con » et « sot, cancre, rustre, empoté ».

-Doppage / Doppe : A Bruxelles, le terme doppage n’a pas forcément la signification qu’on lui connaît habituellement. Si d’ailleurs, le dopage (avec un seul « p »), désigne la prise de produits illicites dans le cadre d’une épreuve sportive, à Bruxelles, le doppage (avec deux « p »), désigne l’activité qui consiste à se rendre au bureau de chômage pour « aller doppe », c’est-à-dire tamponner sa carte, au temps où l’on tamponnait ! Je ne sais si cela se pratique encore comme ça aujourd’hui, mais les termes doppe et doppage ont subsisté.

-Drache (« drach’ ») : Désigne une pluie relativement violente. Ex. : Je crois qu’on va avoir droit à une fameuse drache aujourd’hui ! De là découle le verbe franco-bruxellois dracher. Ex. : Mais qu’est-ce qu’il a pu dracher cette été : il n’y a plus de saison !

 

E.

 -Erm :Pauvre, malheureux. Ma grand-tante utilisait régulièrement cette expression précédée de l’exclamation « och » (« ogh »), och erm ! Ex. : Och erm ! On va quand même pas le laisser partir sous cette pluie ?

-Ettekeis : Voir Hettekeis.

 

F.

 -Fafoule : Un hâbleur, une grande gueule.. Faire le fafoule, c’est « faire le malin ».

-Fieke (« fîî-ke ») : Diminutif féminin que l’on utilise familièrement lorsqu’on s’adresse à une femme, voire à une jeune femme. Le sens de ce terme est semblable à celui du fieu masculin. Ex. : Dis, fieke, et si on allait au cinéma, ce soir ? ; Arrête un peu ton cirque, hein, fieke !

-Fieu : Vieux, mon vieux. Très courant dans le langage bruxellois. On l’utilise en s’adressant familièrement à un homme, à un garçon, mais jamais lorsqu’on s’adresse à une femme ou à une jeune fille que l’on nommera fieke. Ex. : Dis, fieu, t’as pas bientôt fini de faire tout ce chambard ? ; Alleï, fieu, dis ! Puisque je t’ai dit que j’ai fait ça pour rire ! C’était une blague, rien de sérieux ! 

-Flâ/Flâve (« flaa / flaa-ve ») : Se dit d’un être insipide, fâcheux, fade, sans relief, insignifiant, mou. Ex. : Quel flâve peï, celui-là !(Quel mollasson, celui-là !). Mais il existe aussi, je me sens flâ (mou, vide, fatigué).

-Flauskes (« flôs-kes ») : Bêtises, sornettes, fadaises, fantaisies, fictions. Nous utilisons notamment pour cette rubrique un ouvrage de Jean d’Osta, intitulé « Les Flauwskes de Jej Kazak », qui concerne justement les parlers bruxellois !

-Floche : Quand nous étions enfants (dans les années 1970, en ce qui me concerne !), la floche était cette espèce d’étrange serpillère que l’on pendait au-dessus des carrousels des foires et dont il fallait nous emparer pour gagner éventuellement un tour supplémentaire !

-Flotjesbier (« flotchesbier ») : Désigne, généralement avec une certaine condescendance, une bière particulièrement peu goûteuse et très légère.

-Foert (« four-t ») : Zut, flûte, dans le sens « je laisse tomber, je m’en fous, j’en ai marre ». Ex. : Quoi, ils veulent encore qu’on aille à cette réunion ? Foert, hein !

-Fricadelle : Rendue célèbre par le film Bienvenue chez les Cht’is, la saucisse panée nommée « fricadelle », est également bien présente dans le patrimoine culinaire bruxellois. On la trouve dans les baraques à frites qu’à Bruxelles on nomme « friture », où l’on peut aussi consommer des cervelas. Celui-ci est aussi gros que la fricadelle est longue, ceci dit afin d’apprendre à les distinguer.

-Friture : A Bruxelles, ce que l’on nomme ailleurs une « baraque à frites » ou une « friterie », se nomme une « friture ». Ce terme, qui devrait normalement désigner le produit de la friterie, est directement dérivé de la forme thioise frituur. Ceci explique cela.

-Froesjeler (« frouchelé ») : Chipoter, faire des choses étranges, pas claires, voire malhonnêtes. Ex. : Mais qu’est-ce qu’il froesjel encore, celui-là ? Le terme peut avoir un sens commun, désignant, par exemple, le fait de fouiller dans des papiers, mais également avoir un sens plus péjoratif, soit, par exemple, commettre des malversations. Ex. : Ces gens ne veulent se faire élire que pour mieux froesjeler, un point c’est tout ! On l’utilise également pour qualifier, soit quelqu’un qui chipote, soit quelqu’un qui se livre à des activités malhonnêtes voire délictueuses. Ex. : Je sais très bien que ce type est un froesjeler ! Dans ce cas, on ne prononcera pas le terme comme le verbe franco-bruxellois à l’infinitif, mais on dira « frouchelère ». On peut aussi utiliser le terme froesjeler dans le sens de flirter, se faire des papouilles : Mais qu’est-ce qu’ils sont en train de froesjeler dans les buissons, ces deux-là ?

 

G.

 -Gelupe (t’es) : En burgonsch, t’es gelupe (« tès gelu-p(e) ») signifie « c’est d’accord ».

-Godverdoeme (« god-v(f)er-dou-me ») : Maudit soit Dieu, Nom de Dieu (juron). Il existe une version raccourcie : Verdomme ! ou encore Verdoemme !

 

H.

 -Hamelaaik (« aamelaak ») : Hypocrite, sournois.

-Half-en-half : Littéralement « moitié-moitié ». Se dit plus particulièrement composée pour moitié de vin blanc et pour moitié de vin mousseux (ou de champagne, pour ceux qui en ont les moyens !). Chez Véro, à la brasserie Schuman, au rond-point du même nom, voilà des années que je perpétue la tradition bruxelloise de l’half-en-half !

-Hettekeis (« ettekeïs ») : Fromage fort salé de Bruxelles, fait à base de lait écrémé, salé et séché. Certains aiment à le comparer au Herve, dont l’odeur est particulièrement forte, or, la force du Hettekeis réside surtout dans son goût extrêmement salé. Le Hettekeis et le Herve comptent parmi les plus vieux fromages de nos régions. A ne pas confondre avec le Plattekeis.

-Hochepot : (« ho-che-pote ») : Un incroyable mélange, un maelström. Ex. : Ma ça est quoi ça ici tous ces gens ! Ca est un echten (vrai) hochepot ! Et, de fait, le hochepot est également un plat qui comprend de nombreux ingrédients, viandes et légumes.

 

J.

 

-Jan (Faire de son) (« yann ») : Râler, rouspéter, faire des ennuis, vulgairement : faire de sa gueule. Ex. : Dis, arrête un peu de faire de ton Jan !  La forme m’est familière, mais j’aurais tendance à la confondre erronément avec l’expression faire de son stoef qui signifie, elle, « se vanter ».

 

K.

 -Kaker : Défèquer. Ex. : Tu dois de nouveau aller kaker ? Astableef ! Partant de là, vous devinerez avec aisance ce que les termes bekakt par les chiens signifient…

-Kapot (« capote ») : Cassé, foutu, fichu, mort. Ex. : Alleï, tes kapot, fieu ! (Allez, c’est foutu, vieux !).

-Kastar : Costaud, malabar, un as, quelqu’un qui sait y faire, mais aussi quelqu’un de particulier, qui sort de l’ordinaire. Ex. : Eh bien, pour sauter en parachute comme ça, moi je dis qu’il faut être un fameux kastar !

-Kavitje (« kavitche ») : Petite cave. Débit de boissons.

-Ket / Ketje (« ket-che ») : Garçon de Bruxelles, pendant bruxellois du titi parisien. Parmi les ketjes célèbre, on citera, bien évidemment, Woltje (« wolt-che »), la célèbre petite marionnette du Théâtre de Toone ! Un ket, sans le diminutif « je » est également un garçon, mais plus âgé.

-Kip-Kap : Tête pressée (Wallonie), pâté de tête (France). Il s’agit, en définitive, d’un pâté de tête de cochon.

-Klachkop : Un chauve. On dit aussi d’un chauve : Il est complètement klache celui-là !

-Klet (« klète ») : Peut signifier un coup, à l’instar de klache. Ex. : Alleï, klet, c’est tombé par terre ! A la vue d’un objet qui vient de tomber, on dira aussi, klet mariette ! Mais dire de quelqu’un que c’est une klet, c’est dire qu’il est un idiot, un cave, une tache, un écervelé, un sot. Ex. : Espèce de klet !

-Klop : Coup. Ex. : Il a reçu un klop sur sa tête ! Le verbe franco-bruxellois klopper (frapper) est à mettre en rapport avec ce mot. Toutefois, ce verbe peut être utilisé dans un sens bien différent. De fait, il peut également signifier « convenir », « coïncider ». Ex. : Je pense qui si on additionne ce montant à un autre, ça peut klopper (ou cloper).

-Kloej (« clouche ») : Une portion d’un élément liquide. Ex. : Dis, mais moi une fois une kloej de genièvre en plus, astableeft !

-Kluterie / Kluuterâ (« kluuterie » / « kluuteraa ») : Niaiserie, sottise, mauvaise blague, absurdité. Vulgairement et littéralement : une couillonnade.

-Kluutzak : Un sot. Vulgairement et littéralement : un couillon.

-Knabeler (« knabelé ») : Verbe franco-bruxellois qui signifie « mâchonner ». Ex. : Mais qu’est-ce que tu knabel encore ?

-Knul (Autres orthographes : « Kneul » ou « Knël ») : Un garçon. Mais le terme peut aussi prendre une forme péjorative : un immature, vulgairement : un jeune con. Ex. : Il court toujours après cette fille qui se moque de lui ? Allez, dis, quel knul ! A ne pas confondre avec le terme « snul », bien que la forme péjorative de knul s’en rapproche.

-Koechkes (« couchkes ») ou Koech (« couche ») : Coi, silencieux, tranquille. Se tenir koech ou kouchkes. Jean d’Osta précise que koech peut également désigner un coche, une voiture, voire même une moto.  Ex. : Depuis son histoire avec les flics, là, il se tient koechkes, hein ?

-Kochevrâ (ou kosjvrâ ) : Nettoyeuse, femme d’ouvrage (de « koche », nettoyer, et « vrâ », « vrouw » en néerlandais, femme). Ex. : Il paraît que la direction a décidé de faire passer un examen d’huissier à nos kochevrâ. ; Alleï, fieke, on a pas le choix, il faut qu’on koche (« koche-e », ou « coche-e ») !

-Kot : Studio, chambre, endroit où l’on vit, où l’on travaille. Se dit beaucoup des chambres d’étudiant appelées systématiquement « kot » ou « kot étudiant ». Mais l’on peut également dire à quelqu’un qui retourne dans son bureau, dans un contexte professionnel : Dis, si tu retournes dans ton kot, tu peux lui donner ce document en passant ? Ou, à propos d’un studio ou d’un appartement (mais pas d’une maison) : Eh bien, je pense que tu es bien dans ton kot, là, hein ?

-Krollekop : Une tête surmontée de cheveux frisés. Ex. : Hé, t’as vu ce krollekop ? Cette forme m’est toutefois moins familière que la version franco-bruxelloise « crolé ». Ex. : Hé, t’as vu ce crolé ? Dans la même idée, on dira également de quelqu’un de frisé qu’il a des croles / kroles, des « boucles ». Le terme est clairement dérivé de la forme thioise d’origine.

-Krotsje ! (« krotche ») : Terme affectueux utilisé de différentes manières. Il peut désigner une petite amie, mais également être utilisé par un parent vis-à-vis de l’enfant. On peut le rapprocher du terme « chou », en français » : « ma krotsje » apparaît comme un synonyme de « mon chou ». Le terme a d’ailleurs été totalement francisé en « crotte », « ma crotte » n’étant pas une insulte, comme on pourrait peut-être le penser, mais un terme affectueux ! En effet, à Bruxelles, le mot krot peut aussi désigner, la misère, la dèche, le fait d’être dans la m… ! On parlera aussi de « crottes de nez » ou de « crottes de chien », de quoi entretenir l’ambigüité !

-Krum : De travers, courbe, bancal. Nous lui préférons toutefois le terme schief. 

-Kus men kluut ! : De kus (embrasse), men (mes), kluut (parties génitales masculines…).

-Kweebus : Toqué, doux dingue. Peut s’utiliser de manière affectueuse à l’égard d’un enfant, par exemple : Hé, petit kweebus ! Je me souviens de ce terme qu’utilisait parfois affectueusement mon père à mon égard, lorsque j’étais enfant. Sens : Petit fou !

 

L.

 -Là-avec : Avec cela. Pour dire que l’on est familier de quelque chose, on dit que l’on est habitué là-avec. On peut aussi dire, désignant par exemple un parapluie : peut-être qu’il va dracher ; il vaut mieux que tu prennes ça là-avec ! L’usage de cette expression se perd.

-Labbekak : Un mollasson, un incapable, peu viril, trouillard, poltron, peureux, pleutre. Vu que « labbe » a un rapport avec le fait de « faire de la lèche » et que « kake » se rapporte à la matière fécale, nous laissons au lecteur le soin d’établir lui-même la traduction qui lui conviendra le mieux… Ex. : Oï-oï, ça se dit écrivain et ça n’ose même pas traduire une petite insulte bruxelloise dans son papier ! Alleï, dis, quel labbekak ce peï ! 

-Leuigenoet (« luigenoût ») : Un menteur.

-Loempig (« loumpegh ») : En burgonsch, ce terme signifie « lourd ». On utilise plus souvent aujourd’hui la forme « loempe » (« loum-pe ») qui peut désigner quelqu’un de lourd, d’empoté, de peu dégourdi.

-Loerik (« loûrik ») : Un fainéant.

-Loque : Serpillère, plus généralement n’importe quel morceau de tissu utilisé pour le nettoyage (peau de chamois, etc.). On utilise donc une loque humide pour nettoyer le sol. On précisera même, à cette occasion, que l’on utilise une loque à reloqueter, verbe qui désigne justement le fait de nettoyer le sol avec une « loque » humide.

 

M.

 -Maft : Borné, nigaud, fou. Ainsi, en burgonsch, nomme-t-on le carnaval maftendag soit le « jour des fous ». Ex. : M’enfin, il est complètement maft ce type !

-Mankepuut (ou Mangke Puut) : Boiteux.

-Matante : Tante, ma tante. Désignait aussi jadis le Mont de Piété ; « allez chez ma tante » pouvait ainsi désigne le fait d’aller mettre des objets en gage.

-Meï (ou meye, meie) : S’applique plus particulièrement à une femme âgée, plus généralement à une femme adulte, mais normalement pas à une jeune fille. L’équivalent masculin est peï.

-Mènant : Forme contractée du mot « maintenant ». Extrêmement courante à Bruxelles.

-Miche-Mache : Boue. Lorsqu’enfants nous nous ingénions, pour une raison fantaisiste ou l’autre, et que nos parents nous trouvaient, boueux et pataugeant, ils nous lançaient généralement sans aménité : « Mais qu’est-ce que c’est que tout ce miche-mache ? »

-Mijole : Utérus. C’est également le nom d’un jeu populaire qui consiste à jeter des jetons/pièces dans des….trous numérotés.

-Mo : Déformation de « mais ». Ex. : Mo alleï, qu’est-ce que tu fais mènant ? (Mais enfin, que fais-tu maintenant/à présent ?).

-Mooiertoel (« mouyer-toûl ») : Dérive du néerlandais « moedertaal » qui signifie « langue maternelle ».

-Mokke/Mokske : Le terme mokke s’applique plus généralement à une jeune femme (désirable), alors que celui de mokske peut désigner plus précisément une « petite amie », mais la frontières entre les deux termes paraît bien fluctuante. Ex. : Jan m’a présenté sa mokske hier après-midi. La forme argotique de Zele –mosse– serait proche de sa vraisemblable origine espagnole, mozza (servante, jeune fille).

-Mononcle : Oncle, mon oncle. Je me souviens que mon père utilisait parfois se terme pour désigner mon grand-oncle. Sous sa forme thioise on connaît ce terme sous la forme Menoenkel (« menounkel »). Ex. : Dis, faudrait une fois penser à aller rendre visite à Menoenkel Jean, tu crois pas ?

 

N.

 -Newo (« niewô ») : Déformation des mots néerlandais « niet waar » (=pas vrai). Utilisé souvent sous une forme interrogative. Ex. : C’est quand même incroyable ce qui s’est passé hier, newo (pas vrai ?) ?

 

O.

 -Occoje : Occasion.

-Och erme ! : Voir « Erm ».

-Och God en Hiere ! : Ô Dieu et Seigneur ! Exclamation plaintive.

-Onnuuuzel : Niais, innocent.

-Opagemak ! :Signifie à son aise, tranquille, doucement. Vient du néerlandais « op on gemakske ». Les formes françaises « à notre aise », « à son/ton/notre/votre aise », « tout doucement », « y a pas le feu au lac », sont également très courantes. Ex. : Durant le repas de Réveillon, nous allons manger, mais à notre aise ou encore : Bon, il est 23h, on va tout doucement y aller. A Bruxelles, cela ne signifie pas que vous avez tout le temps devant vous, mais qu’au contraire il est temps de vous bouger le train, même si on essaie de vous le dire de la manière la moins rude possible !

-Ouïe-ouïe ! (« ouyouye » ou « oyoye ») : Utilisé une fois –ouïe !- , le terme exprime la douleur, mais dédoublé, il exprime divers états d’esprit qui vont de l’embarras jusqu’à la lassitude, en passant par l’étonnement et l’aveu d’impuissance. Ex. : Ouïe-ouïe, alors là, toi, tu me poses une colle, zenne ! ; ouïe-ouïe, dis, tu vas pas encore nous rabattre les oreilles avec tes histoires !; ouïe-ouïe, là, je sens que ça va aller mal pour toi ! Se dit aussi Oï-oï !

 

P.

 -Paf (Être ou  rester) : Être ou rester stupéfait, coi, sans voix, bouche bée. Ex : Eh bien quand elle m’a dit ça, moi, j’en suis resté paf ! 

-Pape : De la pape n’est d’autre que de la bouillie. Le riz au lait se nommera, par exemple, de la « pape au riz ». Ainsi, nos pieux ancêtres se faisaient ils parfois, jadis, une idée toute simple du paradis céleste : Manger de la pape au riz chez saint Pierre, avec des cuillères en or, voilà ce qu’est l’éternelle félicité ! Authentique témoignage de la simplicité paysanne de naguère, que je m’empresse de conserver ici ! 

-Paroche (« paro-ghe ») : Paroisse. Mais ce terme est utilisé dans un sens particulier, synonyme de débit de boissons (estaminets, caberdouches, etc.). Pour dire qu’il ne faut pas exagérer et faire tous les bars du coin, l’on dira : Bon, on va tout de même éviter de faire toutes les paroche, sinon c’est sûr qu’on va être scheilezat (mort bourré, ivre-mort, complètement noir) !

-Pasjakroet (« pachakrout ») : Un incapable.

-Patteikes (« patteï-kess ») : Petits gâteaux, biscuits.

-Peï (ou peye, peie) : S’applique plus particulièrement à un homme âgé, plus généralement à un homme adulte, mais normalement pas à un jeune homme. Ainsi n’est-il pas rare d’entendre ce qui pourrait paraître une répétition, soit un vieux peï.

-Peperkoek (« pépercouque ») : Pain d’épices. Gâteau. Egalement terme affectueux dont mon père usait lorsque j’étais enfant.

-Pink (Voir) : Voir pink, signifie ne pas avoir les yeux en face des trous. Ex. : M’enfin tu vois tout de même bien que ce mur est peint en jaune et pas en bleu ; tu vois pink ou quoi ?

-Pinnemouche : Bonnet pointu. Peut, s’appliquer à divers types de couvre-chefs mous (casquette, etc…).

-Plattekeis : Fromage blanc que l’on mange étalé sur une tartine et accompagné de radis rouges. A ne pas confondre avec le Hettekeis (voir ce nom).

-Plek : Colle. Ex. : Mais ça plek ce truc ! (Mais ça colle ce truc) ou encore, marchant dans une flaque de boisson sucrée séchée, Ca plek partout ici !  On peut également plekker de partout à cause de la chaleur et de la transpiration !

-Poe (Alan) : A Bruxelles, si vous entamez une conversation à propos de ce célèbre auteur, ne vous étonnez pas d’entendre vos interlocuteurs vous parler d’un certain « Edgard Alan Poû », en lieu et place d’ « Edgard Alan Pô ». Cela vient du fait que le  « oe », en néerlandais, se prononce « ou ». Et cela a influencé la manière dont les francophones de Bruxelles prononce ce nom.

-Poeppers (« pouppers ») : Avoir les « poeppers » signifie « avoir la frousse ». Ex. : Cette fois je peux te dire qu’il a eu les poeppers !

-Potverdekke (« potferdekke » ; à la française : « potferdek ») : Nom d’une pipe ! Peut-être moins connu que le célèbre godverdoeme (« godferdoumme » ; à la française « godferdoum » / « godferdom »), potverdekke n’en n’est pas moins très répandu à Bruxelles. Verdekke, est la forme condensée de potverdekke !

-Proet (« prout ») : Jean d’Osta traduit ce terme par « bavardage », mais il m’est  personnellement connu, depuis mon plus jeune âge, comme désignant…un pet ! Ex. : T’as lâché un prout dans l’ascenseur ! Ca stink (ça pue !) ! On peut aussi l’utiliser dans le sens « zut », « flûte » : Eh bien moi je te dis proet !

-Puuteler (« puutelé ») : Tripoter, peloter. Ex. : Je l’ai encore vu en train de puuteler cette fille, hier soir ! De là vient aussi le qualificatif de puuteleir (« puutelère »), « peloteur ».

 

R.

 -Rammeling : Raclée. Ex. : Maintenant tu vas la recevoir ta rammeling. Synonyme de toefeling.

-Réclame : De la publicité. Ex. : Verdomme, j’ai encore trouvé plein de réclames dans ma boîte aux lettres / Moi, je n’en peux plus avec toute cette réclame à la télévision, qui coupe les films ! Ce terme est surtout en usage chez les anciennes générations.

-Rot (« rott ») : Pourri. Ex. : Il a vraiment une rotte kop ce peï ! (Il a vraiment une tête pourrie ce type, il est vraiment tordu, vicieux).

-Ruses : Problèmes, sujets de discorde, de dispute. Ex. : J’ai encore eu des ruses avec mon patron ! Mais on peut également dire : Il essaie encore de lui faire des ruses, en un mot : de lui chercher misère. De vouloir lui causer des ennuis.

 

S.

 -Salut en de kost ! : La santé et la nourriture ! Il semble qu’il s’agisse là d’un salut que l’on adressait jadis aux voyageurs. Aujourd’hui, cette expression est plutôt utilisée dans le sens « après moi, les mouches ! ». Ex. : Le jour où je gagne à la loterie, je me tire de ce bureau et vous dis à toutes et à à tous, salut en de kost ! ou encore, C’est ça, il est encore parti hier soir en où laissant tout le travail et…salut en de kost !

-Scheil (« skeil ») : Bigleux, qui louche, qui n’a pas les yeux en face des trous. De ce mot dérive celui de scheilzat (ivre au point de voir double, de loucher, complètement bourré).

-Schief (« skief ») : De travers, tordu. De ce terme vient notamment le sobriquet que les Marolliens expropriés avaient donné en sont à l’architecte Poelaert, qui réalisa notamment l’éléphantesque palais de justice de Bruxelles : Schieven architek’ (« l’architecte de travers »). Une autre insulte bruxelloise découle du même mot : Schieve lavabo (intraduisible).

-Schuun : Beau, joli. Ex. : Alleï, eh ben ça c’est schuun, tiens !

-Seulement : « Seulement », utilisé en fin de phrase, signifie « ne vous gênez pas », « allez-y franchement ». Ex. : « Tiens, prends cette chaise et assieds-toi seulement, moi je resterai debout » / « Tu veux encore un morceau de gâteau ! Mais prends seulement, n’hésite pas ! »

-Slaches : Pantoufles, savates, plus généralement, chaussures. Ex. : Dis, t’as déjà vu dans quel état sont tes slaches ?

-Slaptitude : Faiblesse. Ex. : Awel aujourd’hui, j’ai comme une petite slaptitude, tiens !

-Slum, slummerik : Malin, habile, retors.

-Sluur : Une brave femme à plaindre.  Peut aussi être utilisé péjorativement : une pauvre idiote. Une femme laide, pauvre, sale.

-Smeirlap (« sméérlop ») : Saligaud, cochon, ordure.

-Smochterer (« smochteré » ou « schmochteré ») : Verbe franco-bruxellois qui vient du thiois « smochteren », qui signifie manger entre les repas, manger salement ou encore se goinfrer de sucreries. Un mangeur de friandises se dit donc un smochtereer (« smochterère »). 

-Snottebelle (« snotebèl ») : Des crottes de nez, de la morve. Ce terme est pour moi largement lié à l’univers scolaire. En cours de récréation, nous utilisions ce terme couramment ! Ex. : Tu as des snottebelle ! Nous utilisions généralement en début d’exclamation l’onomatopée bèèk, bèèke, bèèkes, pour exprimer notre dégoût. Ex. : Bèèke, tu as des snottebelle !

-Snotneus : Un morveux. De snot (morve) et neus (nez).

-Snul : Un idiot, un imbécile, un niais. Ex. : Celui-là ? Mais ça c’est une fois un snul, tiens !

-Splitser (« splitsé ») : Diviser, scinder, séparer. Ex. : On se demande s’ils vont finalement le splitser ce fameux arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde ; mais aussi : Bon, je crois qu’ils vont finalement provoquer le splitsing de la Belgique !

-Sproeit (« sprouït ») : Jet (d’eau). En dérive le verbe franco-bruxellois sproeiter (« sprouïté » ; jaillir). Ex : Fais attention, cette bouteille d’eau gazeuse a été agitée, si tu l’ouvres trop vite, l’eau va sproeiter !

-Stameneï (“sta-me-neye”) : Un estaminet, un debit de boissons. Voir aussi « Caberdouche ».

-Steif/Staaif (« steïf ») : Raide, guindé. Ex. : Et tu crois que ce soldat va rester steif comme ça, pendant des heures, dans sa guérite ? Astableef ! D’où également, staave nek (litt. : « cou raide »), « torticolis ».

-Stinker (« sting-ké ») : Puer, chlinguer. Ex. : Quest-ce que ça peut stinker ici ! ou encore, Bêke, ça stink (« sting-k ») vraiment fort dans cet ascenseur ! Sûrement un qui a lâché un proet (« prout ») !D’où aussi le terme stinkedekeis, « fromage puant ».

-Stoeffer («stouf-er ») : Un vantard, quelqu’un qui aime se mettre en avant. Ex. : Ca c’est un vrai stoeffer tu sais ! De là vient aussi l’expression, faire de son stoef (« stouf ») !, action de se vanter, d’en remettre une couche. Ex. : Ca y est, il est encore en train de faire de son stoef ! Le féminin de stoeffer est stoefesse.

-Stoemelings (« stoumelinks ») : En cachette, derrière le dos. Ex. : T’as encore été faire ça en stoemelings toi, hein ?

-Stoemerik (« stou-me-rik ») : Idiot.

-Stoemper (“stoumm-pé”) : Pousser, écraser. Ex. : Pour rentrer dans ce métro, moi je te dis qu’il va falloir stoemper, zenne ! On rapprochera de ce verbe le nom d’un célèbre plat régional : le stoemp. Il s’agit d’une purée de pommes de terre et de légumes, mélangés et mixés. Et avant l’invention de l’électroménager, il est évident que pour bien mélanger les pommes de terre et les légumes, il fallait, à l’aide de l’ustensile de cuisine adéquat, stoemper (écraser) le tout avec vigueur !

-Straf : Si Jean d’Osta traduit par « fort, malabar », j’aurais tendance à entendre par ce mot « grave, fort de café. Ex. : Tu te rends compte que cet automobiliste a renversé cette personne et ne s’est même pas arrêté ? Da dès straf, zenne ! Le « da dès » est une déformation du néerlandais « dat is », « cela est », qui peut parfois devenir, en bruxellois francisé, « ça est ». Ex. : Ca est grave, quand même !

-Stroet (« stroûût ») : Rue, directement dérivé du mot néerlandais « straat ». On connaît aussi le diminutif strotje (« petite rue »).

-Stuk : Morceau. Egalement stukske, « petit morceau ». Ex. : Bon, allez, je vais me laisser faire et prendre un morceau de ton gâteau, mais juste n’stukske (un petit morceau), hein, parce que je suis au régime !

-Stuut : Coup, exploit, plus généralement, un événement extraordinaire ou invraisemblable. Ex. : Eh bien, je vais te dire : il lui est encore arrivé à stuut à celui-là ! En français on dirait plus volontiers : Il lui encore arrivé un truc (bizarre) à celui-là !

-Sukkeleir (« sukkelère ») : Terme qui traduit un apitoiement volontiers condescendant, voire méprisant. Un sukkeleir est un pauvre type, un malheureux, quelqu’un qui n’a pas de veine, on dirait aujourd’hui, un « perdant ». Le féminin de sukkeleir est sukkeleis (« sukke-laisse »).

-Stukkske (« stuk-ske »): Petit morceau. Ce terme peut s’appliquer à peu près à tout ce qui peut se diviser, un territoire, un gâteau, etc. Ex. : Tu veux encore un morceau de gâteau ? Oui, mais alors rien quun stukkske : je suis au régime ! ; Ils ont complètement refait le parc, fieu, et ils lon divisé en trois stukkskes (on prononce alors le « s » final) comme ça ! Ca est tout de même incroyable !

 

T.

 -Tenè, tenè ! (« tenet, tenet ») : Tiens, tiens ! Sens : « ça c’est bizarre » ! Ex. : Et tu as retrouvé ce collier volé comme ça, par hasard, dans ton tiroir ? Tenè, tenè, tenè !

-Tich : Désigne le pénis, mais peut constituer également un surnom mi-affectueux, mi-moqueur à l’égard d’une personne. Diminutif : tichke.

-Toefeling (« toufeling ») : Une raclée. Ex. : Toi, tu vas te ramasser une toefeling ! Synonyme : une rammeling.

-Tof : Bien, beau, sympathique, chouette. On peut le dire d’une situation ou d’une personne. Ex. : Eh bien ça c’est tof !, mais aussi, Eh bien ça c’est une fois un toffe peï, tiens ! (le tof d’origine est ici accordé) : Eh bien ça c’est une fois un chouette type, tiens ! Le terme tof vient vraisemblablement de l’expression juive mazel-tov.

-Tomber de son sus : Tombé évanoui, mais, plus généralement, dans le langage courant, être stupéfait, rester baba, ne pas en revenir. Ex. : Ca lui a fait un tel choc qu’il en est tombé de son sus !

-Totteleir  (« tottelère ») : Un bègue, quelqu’un qui s’embrouille dans son discours, qui se répète. On en a également fait un verbe (infinitif) franco-bruxellois, soit totteler : Hé, arrête un peu de totteler, fieu ! Ainsi désignera-t-on également le bégaiement ou l’embrouillement de langage, du tottelage.

-Trekt a plan ! : Littéralement : tire ton plan ! Très fréquemment utilisé sous sa forme française. Signifie, débrouille-toi ! Mais dans sa version française, tire son plan veut également signifier « se débrouiller ». Ex. : Oué, toi tu tires toujours ton plan pour rencontrer la jeune fille du troisième étage, en stoemelings, ça j’ai déjà vu aussi !

-Trut : Se disait semble-t-il, à l’origine, d’une femme laide (D’Osta) mais cela se dit, plus généralement, d’une idiote, d’une sotte.

 

V.

 -Verdomme/Verdoemme (« verdom-me », « verdoum-me ») : Voir Godverdoeme.

-Vlan ! : Onomatopée que l’on peut comparer à paf ! Ex. : Allez, vlan, la voilà encore montée sur ses grands chevaux ! Le Vlan est aussi le nom d’un journal gratuit de petites annonces.

-Vogelpik : Désigne le jeu de fléchettes. Mais au sens figuré, cela peut aussi signifier « hasard ». Ex. : Ils ont choisi ce type pour ce poste au vogelpik ou comme au vogelpik, ou encore : La loterie ? Ca est du vogelpik !

-Volle gaz / Volle speed / Volle petrol :  (« vol-le-gaz / vol-le-spiid / vol-le-pètrol ») : Vite, aller vite, plus vite que ça, et que ça saute. Ex. : La voiture a traversé le boulevard, et je peux vous dire qu’elle allait volle gaz ! ; Le chat ? Il est passé, là, volle speed, devant mes pieds, à la poursuite d’une souris ! ; Bon, d’accord, vous allez me changer cette voiture de place, et volle petrol !

 

W.

 -Wageler (« wagueler ») : Tituber, branler. Ex. : Quand tu deviens vieux, tu vois ça à tes dents qui commencent à wageler. / Regarde un peu ce peï qui sort du stameneï, comme il wagel ! (parce qu’il est saoul, zat).

-Wéék-End : A Bruxelles, on ne dit pas « wiik-end », comme l’exige une prononciation à l’anglo-saxonne, mais « wéék-end ». Cela vient du fait qu’en néerlandais, on prononce le mot « week » (semaine), non point « wiik », mais « wéék ». 

 

Y.

 -Yenda ! : Oui-da ! Eh bien ça alors !

 

Z.

 -Zat : Ivre, soûl. De ce terme en dérivent d’autres tels que zatlap (« ivrogne », lap, en burgonsch, signifie « langue ») et  scheilezat (« skeïle-zat », complètement bourré, noir). Une variante encore : kriminijlzat, ivre à un point « criminel », complètement défoncé !

-Zelle/Zenne (« zel-le », « zen-ne ») : Hein ! Sais-tu ! Tu sais ! Ex. : Oué mais celui-là c’est sacré zievereir, zenne ! 

-Zinne (« zin ») : Saute d’humeur, folie passagère. Avoir une zinne.

-Zinneke : Désigne à l’origine un chien bâtard. A servi ensuite à désigner quelqu’un qui est le résultat de plusieurs cultures ; le Bruxellois étant réputé être le fruit d’un mélange de cultures thioise et française, fut donc nommé « zinneke » (alors que le surnom traditionnel des Bruxellois est « kiekfretters », soit « mangeurs de poulet »), mais il s’agit là d’une déviance linguistique que l’on a ensuite généralisé, notamment dans le contexte multiculturel. Mais il y a plus étonnant : en burgonsch (argot bruxellois), le terme zinneke désignait en fait, un lapin.

-Zivereir / Zieverer / Ziever (« zieverère » / « zieveré » / « ziever ») : Un radoteur, quelqu’un qui raconte des sottises. De ce terme dérive le verbe (inifnitif)  franco-bruxellois zieverer (radoter, dire des bêtises). Ex. : Quel zievereir ce type ! ou Qu’est-ce qu’il peut zieverer ! ou encore, Dis, fieu, là tu ziever sérieusement, hein ! Citons aussi : Quel ziever ! (Quel radotage !)ou Mais c’est du ziever tout ça ! (Mais c’est des histoires tout ça, des sottises, du radotage, bref, des choses fausses ou/et sans intérêt). De là découle également le terme zieverderaa (« sottises »). Ex. : Mais puisqu’on te dit que ce sont des zieverderaa tout ça !

-Zot : Fou, maboul, dingue. Ex. : Mais il est complètement zot celui-là !

-Zuur smoel (« zuur smowl ») : Litt. « figure de vinaigre ». Visage antipathique, tirer la tête, faire vilaine figure. Ainsi, littéralement, l’on dira aussi, pour dire de quelqu’un qu’il a l’air fâché, de mauvaise humeur, etc. : « Il en tire une figure, celui-là ! » De là aussi, par exemple, « j’en ai marre de voir sa figure, à celle-là ! ».

-Zwaagt ! (« zwaaght ») : Tais-toi ! Vulgairement : ta gueule !

-Zwanze : Blague, coup tordu, fête. On utilise le terme de différente manière, soit, par exemple, c’est une zwanze ou c’est typiquement de la zwanze. Le terme est difficilement traduisible. Disons que la zwanze est une forme d’humour typiquement bruxelloise, parfois drôle, mais aussi parfois un peu lourde lorsqu’elle est répétitive, et pas toujours de bon goût.

Eric TIMMERMANS
Sources : Glossaire d’argot bruxellois (Burgonsch), Paul Hermant, Le Folklore brabançon n°73-74 – 13e année (1933-1934), p. 53-92 / Histoire d’Ixelles, André Gonthier, Imprimerie H. De Smedt, 1960, p. 205-206 /  Les « Flauwskes » de Jef Kazak, Jean d’Osta, La Belgothèque – Paul Legrain, 1983.

Fontaine Rouppe. (9)

 

La fontaine Rouppe.

 

Situation actuelle : La fontaine dédiée au bourgmestre Nicolas Rouppe se situe, assez logiquement cette fois, place Rouppe.
 
 
 
Cette place est peu prisée par les Bruxellois, et pour cause : les voitures y règnent en maître ! Elles tourbillonnent autour de la fontaine Rouppe, réduite à l’état de rond-point et, d’autre part, elles occupent les ailes gauche et droite de la place, au point de les transformer en simples parkings.
 
 
Reste à savoir ce qui peut bien expliquer cette configuration particulière. Il se trouve que c’est à cet endroit que se situait, et ce dès 1839-1840, la gare ferroviaire dite « des Bogards », ancêtre géographiquement décalé de l’actuelle gare du Midi, construite hors Pentagone en 1869.
 

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La présence de cette gare explique notamment la largeur inhabituelle de l’avenue de Stalingrad, qui va de la place à la petite ceinture, débarrassée de ses voies ferrées. Le nom de « Bogards » fait référence à un ancien couvent du même nom, jadis situé au même endroit et dont seule une rue conserve aujourd’hui le souvenir, nous y reviendrons.
 
Description : La fontaine Rouppe est l’oeuvre de C.A. Fraikin et J. Poelaert. Cette fontaine à double vasque est implantée dans un parterre de verdure au centre, comme nous l’avons dit, d’un carrefour à grande circulation. « La figure est une statue de marbre blanc, une femme au visage serein qui personnifie la ville de Bruxelles comme l’indique son diadème formé des tours de la cathédrale des Saints-Michel-et-Gudule.
 
 
Son bras étendu décerne une couronne de laurier. Elle domine une vasque de bronze posée comme une coupe peu profonde en un socle élégant et circulaire qui lui sert de pied. L’eau de la vasque supérieure qui arrive par quatre gueules de lions ailés retombe dans la vasque intérieure par douze têtes de lion sculptées dans la bordure de la vasque supérieure. » ( http://www.lemuseedeleauetdelafontaine.be ).

Historique : A l’origine, la place Rouppe n’était rien de plus qu’un grand pré destiné au séchage du linge appartenant à la Blanchisserie de la Pierre Bleue. La place proprement dite, baptisée du nom du bourgmestre de Bruxelles Nicolas Rouppe, fut inaugurée le 26 septembre 1841. « Sa moitié sud englobait les baraquements de la première Gare du Midi (dite aussi Gare des Bogards).

Celle-ci avait été ouverte au public le 17 mai 1840 pour l’inauguration de la voie ferrée de Bruxelles à Tubize. » (Jean d’Osta). De fait, c’est aussi en 1841 que les vieux bâtiments de l’ancien couvent des Bogards, furent rasés, « notamment pour le percement de la rue du Chemin de fer qui prolongea la rue du Midi jusqu’au « terminus ferroviaire des Bogards » (Gare du Midi primitive, aujourd’hui place Rouppe). Mais la grande chapelle, qui datait de 1718, subsista. Elle existe encore, mais peu visible de la rue, étant englobée dans les bâtiments modernes de l’Académie royale des Beaux-Arts, qui forment le coin des rue du Midi et des Bogards. » (Jean d’Osta).

La fontaine Rouppe fut, quant à elle, sculptée en 1848 et voisina un certain temps avec les pavillons en bois de la première Gare du Midi, dont les voies occupaient l’emplacement de l’actuelle avenue de Stalingrad.

A noter qu’il existe aussi une petite rue Rouppe (55 m), qui relie l’angle nord-est de la place Rouppe à la rue Philippe de Champagne; elle était, jadis (1885), un coude de cette dernière.

 

Le bourgmestre Nicolas Rouppe :

 

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Nicolas Rouppe est né à Rotterdam, le 17 avril 1769. Nicolas Rouppe entrera dans les ordres. Sous-diacre de l’ordre des Carmes, il abandonne toutefois la religion au lendemain de la victoire décisive à la bataille de Jemappes (1794) et devient un farouche républicain ! Il brise le crucifix multiséculaire qui se trouvait devant l’Hôtel de Ville de Louvain et, en 1796, devient membre de la loge maçonnique des Vrais Amis de l’Union.
Le 21 janvier 1797, devenu commissaire du département de la Dyle, il célèbre l’anniversaire de l’exécution de Louis XVI et en 1798, il se joint à onze officiers ou fonctionnaires français attachés à des établissements militaires, de même qu’à quatre bourgeois de la ville afin d’installer la « loge militaire des amis philanthropes permanente à l’Orient de Bruxelles ».

Le 21 juillet 1803, il accueille Napoléon Bonaparte au château de Laeken, en tant que maire de Bruxelles (depuis 1800).

Enfin, en 1830, il devient le premier bourgmestre bruxellois du nouveau royaume de Belgique (et le restera jusqu’à sa mort, en 1838), ce qui lui vaut le surnom de « bourgmestre de l’indépendance ». Il est également élu au Congrès national, puis député. de son action politique on retiendra :
– L’accueil, le 21 juillet 1831, en tant que bourgmestre de Bruxelles, du roi Léopold Ier, dans ce même château de Laeken où il avait accueilli le Consul Napoléon Bonarte, dix-huit ans plus tôt, jour pour jour.
– Des émeutes éclatent à Bruxelles, en 1834, à la suite de la publication de la liste des donateurs pour le rachat des biens belges de Guillaume Ier des Pays-Bas; incapable de faire face à ces événements, Nicolas Rouppe doit faire appel au gouvernement.
– A la même époque, il participe à la création de l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Nicolas Rouppe fut également membre du Conseil supérieur de l’Ecole centrale du commerce et de l’industrie.

Nicolas Rouppe décède à Bruxelles, le 3 août 1838.

Un mot sur la rue des Bogards : Cette rue est établie sur l’ancien fossé extérieur de la première enceinte qui suivait le cours du « Rollebeek » (dans le prolongement de la rue des Alexiens). Comme nous l’avons dit, le nom de la rue fait référence à un couvent de Frères franciscains, dénommés Bogards, dont l’origine remonte au 13e siècle. Ce couvent « fut fermé en 1796 et transformé en « hospice des Enfants de la Patrie ».

Les Français donnèrent à la rue des Bogards la nouvelle appellation de rue Jean-Jacques Rousseau. En 1799, les grands jardins conventuels furent morcelés et vendu, mais les bâtiments (y compris la grande chapelle) devinrent la propriété de la Commission des Hospices Civils, qui y établit son siège et son conseil, conformément à la loi française.

En 1805, les Soeurs visitandines s’y installèrent. Elles déménagèrent en 1815 (à la rue des Brigittines) et la grande chapelle des Bogards fut convertie en magasin des tabacs de la Régie -et plus tard en école. » Ses vestiges, à l’exception de la chapelle, seront détruits en 1841, lors de la création de la place Rouppe et du percement de la rue du Chemin de fer.

Eric TIMMERMANS.
Sources : Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles, Jean d’Osta, Le Livre, 1995 / http://www.lemuseedeleauetdelafontaine.be

 

Fontaines de Bruxelles (8)

FONTAINES BRUXELLOISES (8) :

FONTAINE DE BROUCKERE

La fontaine Charles De Brouckère.

Situation actuelle : Assez naturellement, vous pourriez vous dire : « allons donc visiter cette fontaine De Brouckère qui, bien évidemment, doit se situer à la place De Brouckère ». Eh bien pas du tout ! S’il a bien existé un jour une fontaine à la place De Brouckère, il s’agissait de la fontaine Anspach – déplacée et reconstruite Quai aux Briques et Quai au Bois à Brûler, entre 1973 et 1981- que nous évoquons dans notre texte consacré à ce bourgmestre de Bruxelles
Mais, me direz-vous, s’il n’y a jamais eu de fontaine De Brouckère à la place De Brouckère, où donc est-elle située ? Eh bien…au square Palfijn, à Laeken, en face du stade roi Baudouin. Mais seulement depuis 1977, car cette fontaine fut également déménagée : son emplacement d’origine était…la Porte de Namur !

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Description : Comme nous le verrons, Charles De Brouckère fut bourgmestre de Bruxelles, de 1848 à 1860. Le 12 octobre 1866, une fontaine, dessinée par Henri Beyaert et sculptée par Edouard Fiers, lui fut dédiée et fut érigée à la Porte de Namur. « Ses côtés latéraux sont flanqués de deux groupes en marbre blanc, Neptune et Amphitrite, qui conduisent des dauphins attelés à leur char. Neptune, dieu de la mer, tient un trident, sceptre du monde. Amphitrite, son épouse, porte un sceptre d’or. Un groupe de trois enfants, jetant des couronnes, surmonte le monument. Ce groupe est dû au sculpteur Pierre-Louis Dunion. Les mascarons cracheurs et le reste de l’ornementation plastique sont de Georges Houtston.
Sur la face principale apparaît le buste en marbre blanc de l’ancien bourgmestre.
A l’arrière, on peut lire sur une tablette de marbre blanc les différentes fonctions qu’il exerça durant sa vie et la liste des distinctions honorifiques qu’il reçut. » (www.lemuseedeleauetdelafontaine.be )

Historique : Comme nous l’avons vu, la fontaine De Brouckère fut érigée à la Porte de Namur, en 1866. Elle devait y rester 89 ans. En 1955, on réaménagea la Porte de Namur et on entreprit des travaux sur la petite ceinture (tracé de la 2ème enceinte) pour l’Exposition universelle de 1958.

A cette occasion, la fontaine De Brouckère fut démontée. Mais ce n’est qu’en 1977 qu’elle fut reconstruite à Laeken, au square Palfijn, en face du stade Roi Baudouin.

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Le bourgmestre Charles De Brouckère :

 

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Charles-Marie-Joseph-Ghislain de Brouckère
Charles De Brouckère est né à Bruges, le 18 janvier 1796, sous la Première République, dans une famille déjà fortement impliquée dans la vie politique, que ce soit à l’époque autrichienne ou sous le Premier Empire : son père, Charles De Brouckère Senior, fut, notamment, échevin du Franc de Bruges, à l’époque des Pays-Bas autrichiens, puis président de la Cour impériale de Bruxelles (ancêtre de la Cour d’appel) en 1811, sous Napoléon Ier.
Né à Bruges, le jeune Charles suivit ses parents à Bruxelles où il y fréquenta le lycée de la ville. Désireux de suivre une carrière militaire, il entra, en 1815, dans l’armée du Royaume Uni des Pays-Bas (1815-1830) en tant que cadet. Promu sous-lieutenant après 15 jours, il fut canonier au 4e bataillon d’artillerie, de 1819 à 1820, jusqu’à devenir lieutenant. En 1820, il donna sa démission pour se consacrer à l’administration publique.

En 1830, il se révéla un chaud partisan de la séparation des Pays-Bas du Nord et du Sud, et de la création du Royaume de Belgique. Quoique sympathisant du Royaume de France, il rejeta toute idée de réunion des Pays-Bas méridionaux à la France. Il se consacra à la vie plublique, à l’échelon de l’Etat, durant des années, avant d’obtenir la fonction de conseiller communal à la Ville de Bruxelles, en 1847.

L’année suivante, il était nommé bourgmestre par le roi et le resta jusqu’à sa mort, le 20 avril 1860.

 

On doit notamment à Charles De Brouckère :
  • – Une réorganisation de la Police et du Corps des sapeurs-pompiers.
    – La mise en place d’un réseau de distribution d’eau potable à domicile, en 1851.
    – L’annexion du quartier Léopold au Pentagone, en 1853.
    – La reconstruction, en 1855, du Théâtre de la Monnaie (détruit par un incendie).
    – La création d’une caisse d’épargne à la faveur des classes moyennes sous garantie de la Ville.
    – Une amélioration du salaire des ouvriers.
Une ombre au tableau toutefois : la destruction de la très vieille Maison de l’Etoile, sur la Grand-Place. En effet, c’est sous le mandat de Charles De Brouckère qu’en 1853, ce lieu très ancien et particulièrement symbolique de la Grand Place de Bruxelles, fut rasé pour permettre le passage d’un tramway à traction chevaline qui…ne vit jamais le jour.

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La maison de l’étoile est à droite
Dessin de Ferdinand-Joseph Derons (1729)

La Maison de l’Etoile est mentionnée depuis le 13e siècle. Au 14e siècle, elle fut, en tant que « Maison de l’Amman », le théâtre de la geste de l’échevin t’Serclaes (voir notre texte http://bruxellesanecdotique.skynetblogs.be/archive/2012/10/04/t-serclaes.html ).
Détruite lors du bombardement de Villeroy, en 1695, elle fut reconstruite, puis à nouveau détruite en 1853 ! Il faudra ensuite attendre l’année 1897, pour la voir reconstruite par l’architecte Adolphe Samyn, à l’initiative du bourgmestre Charles Buls.
Eric TIMMERMANS.
Sources : Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles, Jean d’Osta, Le Livre, 1995 / http://www.lemuseedeleauetdelafontaine.be

VERLAINE ET RIMBAUD

VERLAINE ET RIMBAUD : LE DRAME DE BRUXELLES

 

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I. Verlaine et Rimbaud à Bruxelles.

I.1. Verlaine et Rimbaud : qui étaient-ils ?

I.1.1. Paul Verlaine. 

Paul Verlaine (Metz, 1844 – Paris, 1896) est un poète français qui est à l’origine de la notion de « poètes maudits ». Il fréquente les cafés et les salons littéraires parisiens, puis, dès 1866, collabore au premier Parnasse contemporain. Publication des Poèmes saturniens. On sent l’influence de Baudelaire sur ses écrits. En 1867, Verlaine est l’invité d’Adèle Hugo, l’épouse de Victor, qui vit au numéro 4 de la place des Barricades, à Bruxelles.

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Poursuivant sa carrière littéraire –Les Fêtes galantes (1869), La Bonne Chanson (1870)- et dédie cette dernière œuvre à Mathilde Mauté, qu’il épouse. En 1871, Verlaine s’engage aux côtés de la Commune de Paris. La victoire des Versaillais force le couple Verlaine à quitter momentanément Paris. A son retour, Paul Verlaine fait la rencontre d’Arthur Rimbaud. Verlaine quitte son épouse et part avec Rimbaud en Angleterre.

Commencée à Paris, en 1871, leur idylle prendra fin tragiquement dans les rues de Bruxelles, en 1873 : Verlaine fait feu en direction de Rimbaud qui, blessé, va dénoncer son amant à la police bruxelloise. Paul Verlaine est condamné à deux ans de détention, moins pour le coup de feu que pour son homosexualité, alors illégale. Il purgera sa peine à Bruxelles et à Mons. Durant son incarcération, son épouse, Mathilde Mauté, obtient la séparation de corps. A sa sortie de prison, Verlaine repart pour l’Angleterre et reprend sa carrière littéraire. Dès 1887, sa notoriété s’accroît, mais c’est également à cette époque qu’il retombe et sombre définitivement dans la misère et l’alcoolisme le plus absolu. Verlaine partage son temps entre les cafés et les hôpitaux.  Usé prématurément par cette existence de bâton de chaise, il meurt à Paris, le 8 janvier 1896. Placée initialement dans la 20ème division du cimetière des Batignolles, à Paris, un terrain aujourd’hui situé sous le périphérique, la tombe du poète sera transférée, en 1989, dans la 11e division, en première ligne du rond-point central.

I.1.2. Arthur Rimbaud.

Arthur Rimbaud (Charleville, 1854 – Marseille, 1891) est un poète qui, dans la littérature française, fit figure d’ « étoile filante ». De fait, s’il a écrit ses premiers poèmes à l’âge de quinze ans et demi, il a également écrit ses derniers à l’âge de vingt ans. En 1870, comme Verlaine, il s’oriente vers le Parnasse contemporain. Antimilitariste déclaré, Rimbaud sera pris d’élans patriotiques durant la guerre franco-prussienne. Toutefois, Arthur est trop jeune que pour participer à la guerre de 1870. Il tente, sans succès, de rallier la capitale assiégée. Le 6 octobre 1870, on le retrouve à Charleroi. En 1871, Rimbaud cherchera à entrer en contact avec des communards, de même qu’avec le milieu des poètes. Jusqu’à quel point il s’est engagé aux côtés de la Commune, on ne le sait pas avec précision, il conspuera toutefois la « lâcheté » des vainqueurs versaillais. Le début de sa relation épistolaire avec Verlaine est tout aussi difficile à déterminer. Sans doute était-ce dans le courant de l’année 1871. Comme nous l’avons dit, Verlaine et Rimbaud partiront ensuite en Angleterre, avant que leur idylle ne sombre dans la tragédie dans les rues de Bruxelles, en 1873 : Rimbaud veut quitter Verlaine qui le blesse d’un coup de pistolet. Le second est incarcéré à Mons, le premier rejoint la ferme familiale de Roche, où il écrit Une saison en enfer. En 1874, Rimbaud a vingt ans et sa carrière littéraire est terminée. Commence alors une vie d’aventure qui le conduira à Chypre, en Egypte, aux îles de la Sonde, au Yémen et, finalement, à Harrar, en Abyssinie, où il s’occupera d’un comptoir de commerce et se livrera au trafic d’armes et d’ivoire. En 1891, Rimbaud souffre de varices à une jambe. Il arrive à Marseille au mois de mai où on lui annonce qu’il doit se faire amputer. Mais rien n’y fera, le mal est trop avancé. Arthur Rimbaud meurt de la gangrène le 10 novembre 1891. 

I.2. Le Drame de Bruxelles.  

C’est donc vraisemblablement dans le courant de l’année 1871 que commence l’idylle, à l’époque jugée particulièrement scandaleuse, de Paul Verlaine et d’Arthur Rimbaud. Après une relation épistolaire d’une durée indéterminée, Verlaine aurait appelé Rimbaud à lui en ces termes : « Venez chère grande âme, on vous appelle, on vous attend » (A moins que ce ne soit Rimbaud qui ait rappelé Verlaine, le fait ne semble pas d’une grande clarté). Nous sommes au mois d’août 1871, à Paris, où Rimbaud arrive le 15 septembre. Le 7 juillet 1872, Verlaine et Rimbaud quittent Paris pour Londres. C’est là le véritable début d’une relation jugée aussi tumultueuse que « contre-nature », comme on le disait à cette époque.

Le 3 juillet 1873, à la suite d’une violente dispute (qui ne constitue qu’un prétexte), Verlaine quitte brusquement Rimbaud et part pour Bruxelles. Il veut, dit-il, rejoindre sa femme, Mathilde, et prétend être décidé à se suicider si celle-ci (qu’il n’hésitait pourtant pas à battre dans ses nombreux moments d’ivresse) n’accepte pas de renouer avec lui. Mais Mathilde, qui a découvert des lettres compromettantes qui ne laissent aucun doute sur la nature homosexuelle des relations entre Verlaine et Rimbaud, ne viendra jamais à Bruxelles. Là commence ce que la chronique littéraire va retenir sous le nom de « drame de Bruxelles ».

Le 4 juillet 1873, Paul Verlaine prend ses quartiers au Grand Hôtel Liégeois, situé sur le territoire de la commune de Saint-Josse-ten-Noode, au coin de la rue du Progrès (n°1) et de la rue des Croisades (Verlaine aurait déjà occupé une chambre de cet hôtel en 1868). De là, il appelle sa mère (Stéphanie) et son épouse (Mathilde). Une plaque commémorative, placée sur le bâtiment du n°1 de la rue du Progrès, où est aujourd’hui située une brasserie portant le nom de Faubourg Saint-Germain, fait référence au passage de Rimbaud et de Verlaine à Bruxelles.

Le 5 juillet, la mère de Verlaine rejoint son fils à Bruxelles. Mais Verlaine regrette à présent d’avoir quitté son ami et lui demande, par télégramme, de le rejoindre à Bruxelles. Soudainement pris de panique, craint-il que son épouse n’arrive à l’improviste et le découvre avec Rimbaud qui semble également vouloir retrouver son amant et qui doit arriver à Bruxelles d’ici peu ? Peut-être. Quoiqu’il en soit, sa mère et lui déménagent. 

Le 6 juillet, Verlaine et sa mère s’installent dans la chambre mansardée de l’hôtel « A la Ville de Courtrai », situé au n°1 de la rue des Brasseurs, non loin de la Grand Place. Le 10 novembre 1991, à l’occasion du centenaire de la mort d’Arthur Rimbaud, la Communauté française de Belgique (qui regroupe non pas les Français de Belgique mais les francophones des régions bruxelloise et wallonne, et qui pour plus de clarté a depuis été rebaptisée « Fédération Wallonie-Bruxelles ») a décidé d’apposer une plaque commémorative rappelant le coup de revolver tiré par Verlaine contre son ami Rimbaud, au n°1 de la rue des Brasseurs (au coin de la rue de l’Etuve), le 10 juillet 1873.

Le 7 juillet, Verlaine rencontre par hasard un parent auquel il fait part de ses intentions suicidaires, mais ledit parent l’encourage plutôt à s’engager dans l’armée espagnole. Confronté au refus de l’ambassade d’Espagne, Verlaine retombe dans ses envies de suicide.

Le 8 juillet, appelé par télégramme par Verlaine, Rimbaud qui, pourtant, ne croit guère aux élans suicidaires de son ami, part à son tour pour Bruxelles.

Le 9 juillet, Rimbaud s’installe au n°1 de la rue des Brasseurs, avec Verlaine et sa mère. Selon d’autres commentateurs, Rimbaud aurait rejoint Verlaine et sa mère au Grand Hôtel Liégeois et, de là, le trio serait parti pour la rue des Brasseurs. Mais cela ne semble pas correspondre aux dates données par le procès-verbal établi par la police de Bruxelles, le 10 juillet 1873 et qui affirme que Paul Verlaine était établi rue des Brasseurs depuis quatre jours, venant de Londres, alors qu’Arthur Rimbaud, venant également de Londres, y était établi depuis deux jours (Ils ont choisi Bruxelles, p. 300-301).

Le 10 juillet, vers 9h, Paul Verlaine se rend au numéro 11 de la galerie dite « de la Reine », dans les Galeries Saint-Hubert, là où était établi l’armurier Montigny, et achète un revolver, de même qu’une cinquantaine de cartouches. Ensuite, il se rend à la Taverne anglaise, située au numéro 7 de la rue des Chartreux, vide consciencieusement un certain nombre de verres d’absinthe, charge son arme et regagne l’hôtel de la rue des Brasseurs où Rimbaud l’attend. Il exhibe son revolver devant ce dernier, puis, vers midi, tous deux vont se saouler à la Maison des Brasseurs, sise Grand Place n°10. Le jeune Rimbaud se montrait toutefois bien décidé à quitter son ami et à rejoindre Paris. A cette volonté clairement affichée, Verlaine ne cessait d’opposer cette menace : « Oui, pars, et tu verras ! ». Vers 14h, les deux amants regagnèrent leur logis. Soudain, Verlaine ferma la porte à clé, s’assit devant ladite porte, arma son revolver et tira par deux fois sur Rimbaud en clamant : « Tiens ! Je t’apprendrai à vouloir partir ! » Tirées à trois mètres de distance, une balle rata Rimbaud, alors que l’autre le blessa au poignet gauche. Rimbaud, accompagné de Verlaine et de sa mère, alla se faire soigner à l’Hôpital Saint-Jean (où Baudelaire avait lui-même été soigné quelques années plus tôt), puis tous trois revinrent rue des Brasseurs, Rimbaud n’ayant pas déposé plainte contre son ami. L’affaire n’était toutefois pas terminée : Rimbaud, bien décidé à regagner Paris, quitta la rue de la Brasserie vers 19h, toujours accompagné de Verlaine et de sa mère. Lorsqu’ils arrivèrent à la place Rouppe, Verlaine devança son ami de plusieurs pas, revint vers lui et porta la main à sa poche qui contenait le revolver. Voyant la manœuvre (Verlaine devait toutefois prétendre ultérieurement, qu’il comptait seulement menacer de se suicider et qu’il ne voulait guère attenter à la vie de son ami), Rimbaud alla trouver refuge auprès d’un agent de police qui invita Verlaine à le suivre au commissariat de police de la rue du Poinçon. Cet ultime incident décida Rimbaud à porter plainte contre son ami (il la retirera toutefois le 19 juillet). Verlaine est alors incarcéré à la prison de l’Amigo.

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Le 11 juillet (ou le 15), Paul Verlaine est transféré à la prison des Petits Carmes (aujourd’hui disparue et remplacée par la caserne des grenadiers également désaffectée) où il devait passer un mois. Durant son incarcération bruxelloise, Verlaine recevra un exemplaire d’Une saison en enfer de Rimbaud, ouvrage imprimé à 500 exemplaires chez Poot, au numéro 37 de la rue aux Choux. Cette maison n’existe plus.

Le 8 août 1873, au Palais de Justice (alors situé place de la Justice et aujourd’hui disparu), Paul Verlaine est condamné à deux ans de prison par le Tribunal de première instance de Bruxelles pour, officiellement, un chef d’accusation de « coups et blessure ayant entrainé une incapacité de travail ». Mais la justice belge, qui a envoyé les médecins traquer les « habitudes pédérastiques » du poète jusque dans sa plus grande intimité, a surtout voulu punir l’homosexualité de Verlaine et sans doute aussi voulu complaire au grand voisin français susceptible de prendre ombrage d’une trop grande mansuétude accordée à un sympathisant déclaré de la Commune de Paris. Deux ans plus tôt, Victor Hugo lui-même n’avait-il pas été expulsé de Belgique pour avoir proposé publiquement d’accueillir chez lui des communards ? Paul Verlaine fut transféré à la prison de Mons (cellule 112) où il purgea ses deux années de détention. Le poète fut libéré le 16 janvier 1875.

A noter que Rimbaud aurait, en cette même année 1875, logé dans une mansarde, chez un marchand de tabac établi dans la Petite rue des Bouchers, mais l’endroit n’a pu être localisé (Luytens).

Durant plus d’un siècle, sur décision de l’administration judiciaire belge, le dossier « Rimbaud-Verlaine » du procès de Bruxelles demeurera non communiqué et inaccessible. Accès sera donné à l’ensemble des documents en 2004, année du 150ème anniversaire de la naissance de Rimbaud.

I.3. Bruxelles, 1893 : le retour de Paul Verlaine.

Paul Verlaine, malgré ses deux années de prison, ne se montra guère rancunier à l’égard de Bruxelles où il donna un certain nombre de conférences, notamment à l’Hôtel Schönfeld (jadis situé rue des Paroissiens), dans la rotonde du Palais de Charles de Lorraine (place du Musée) et, last but not least, au nouveau Palais de Justice de la place Poelaert, dont il n’hésitera pas à vanter les qualités architecturales !

II. La rue des Brasseurs.

La rue des Brasseurs est une très ancienne rue de Bruxelles, mais elle était jadis plus étroite et disposée différemment (derrière la rue de l’Amigo). Elargie en 1954, elle fut notamment habitée par des savetiers et des marchands de sabots, de même que par des loueurs de brouettes et de charrettes à bras. Ce n’est toutefois que le 17 juin 1851 que cette rue reçut son nom actuel. Auparavant, on la nommait la « sale ruelle », transposition pudique de la dénomination populaire et thioise de « Schytstraetke », « Schytstrotje », « Pisstroje », autant de dénominations faisant référence au fait que, des siècles durant, ladite ruelle avait été élue comme toilettes publiques par les maraichers de Bruxelles ! On peut même dire qu’elle était alors dotée de toutes les commodités, puisqu’un mince ruisseau, le Smaelbeek, y coulait…

Eric TIMMERMANS.

Sources : « Bruxelles notre capitale », Louis Quiévreux, PIM-Services, 1951 /  « Dictionnaire encyclopédique de l’histoire de France », Charles Le Brun, Maxi-Poche, 2002 / « Dictionnaire hitorique des rues, places…de Bruxelles » (1857), Eugène Bochart, Editions Culture et Civilisation, 1981, p. 155 / « Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles », Jean d’Osta, Le Livre, 1995, p. 56 / « Ilot sacré », Georges Renoy, Rossel, 1981, p. 88-89 / « Ils ont choisi Bruxelles », Daniel-Charles Luytens, Noir Dessin Production, 2004.

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Chanson d’automne –  de Paul Verlaine

 

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon coeur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

LA MEMOIRE JUIVE DE L’ESPACE MAROLLES-MIDI

 

LA MEMOIRE JUIVE DE L’ESPACE MAROLLES-MIDI

 
 

L’ancien quartier juif des Marolles.

 
 
Juifs de Belgique, de Bruxelles et des Marolles.
 
Au début du 20e siècle (1905), nombre de Juifs durent fuir la Russie (qui incluait alors, notamment, une partie de la Pologne) et les pogroms organisés contre eux. Un certain nombre d’entre eux trouva refuge dans les Marolles.
 
Lorsqu’Adolf Hitler arriva au pouvoir en Allemagne, en 1933, les Juifs d’Allemagne connurent, comme on le sait, des persécutions qui aboutirent, en définitive, à leur déportation, leur enfermement concentrationnaire et leur extermination systématique par le régime nazi.
 
 
Au moins six millions de Juifs périrent du fait de l’Holocauste commis par le régime concentrationnaire hitlérien et ses collaborateurs. Entre 1933 et 1938, nombre de Juifs fuyant le régime nazi trouvèrent refuge dans les Marolles. On estime à 3.000 le nombre de Juifs qui habitaient les Marolles lors de l’invasion de la Belgique par les troupes nazies en 1940.
 
Une première synagogue avait même été édifiée rue de Lenglentier. Une plaque commémorative rappelle encore aujourd’hui les déportations nazies. Nous y reviendrons.
L’historien José Gotovitch, lui-même rescapé de la rafle des Marolles de 1942, rappelle que dans la soirée du 3 septembre 1942, les nazis débarquèrent dans les Marolles et bouclèrent totalement le quartier.
 
La rafle pouvait commencer. Elle devait se poursuivre durant une bonne partie de la nuit. Chaque maison fut visitée. On en extirpa les Juifs présents et on les fit descendre de force dans la rue. Enfants ou adultes, tous furent embarqués dans des camions et emmenés dans la caserne « Général Dossin » à Mechelen (Malines).
 
Pourquoi ? Parce que cette caserne était la dernière étape avant la déportation vers le sinistrement célèbre camp d’extermination d’Auschwitz. Contrairement à la police d’Antwerpen (Anvers) ou à la police vichyste, en France, lors de la rafle du Vel d’Hiv (juillet 1942), la police bruxelloise ne participa pas à cette ignominie, alors que Bruxelles subissait pourtant aussi le régime d’occupation.
Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1942, 718 Juifs non-belges furent arrêtés dans les Marolles par l’occupant allemand. Une seconde rafle visant cette fois les Juifs belges, devait être organisée un an plus tard. Avant l’invasion allemande de 1940, la communauté juive de Belgique s’élevait à 100.000 personnes, dont 20.000 étaient des réfugiés juifs allemands.
 
Comme de nos jours, les principales communautés juives de Belgique  se concentraient alors à Anvers (55.000) et à Bruxelles (35.000). Pas moins de 25.000 Juifs de Belgique périrent, victimes de la politique concentrationnaire nazie, entre août 1942 et juillet 1944. Aujourd’hui, la communauté juive de Belgique s’élèverait à 30.000 personnes, dont 15.000 à Antwerpen (Anvers). De nos jours, 95 % de la communauté juive de Belgique se concentrent entre Anvers et Bruxelles. Elle a toutefois perdu 70 % de ses effectifs par rapport à 1940.
 
Les Juifs sont implantés dans nos régions depuis des siècles. Les premiers d’entre eux sont arrivés dans les années 50 et 60 de l’ère chrétienne, soit à l’époque romaine. Ils feront toutefois l’objet de persécutions durant des siècles, notamment dans notre province de Brabant. La communauté juive fut ainsi victime des Croisades : de nombreux Juifs refusant de se convertir au christianisme furent mis à mort.

En 1261, le duc de Brabant Henri III ordonna l’expulsion des Juifs et des usuriers présents dans cette province. Au 14e siècle, les Juifs qui y habitaient encore furent à nouveau persécutés et chassés du Brabant, suite à la sordide histoire -montée de toutes pièces !- des « hosties poignardées » que nous évoquons dans l’article suivant :

 
 
Au 15e siècle, des crypto-juifs (Juifs en apparence convertis au catholicisme mais continuant à pratiquer le judaïsme en secret et nommés marannes en péninsule ibérique) s’installèrent à Anvers. Au 16e siècle, nombre de Juifs sépharades, expulsés d’Espagne (après que la Reconquista fut menée à bien contre les Arabes musulmans en 1492), s’installèrent à Bruxelles et dans les Pays-Bas. Il faudra attendre 1713 pour voir le sort des Juifs s’améliorer sous l’influence autrichienne, puis sous les régimes français et hollandais. Des Juifs ashkénazes se joignirent ensuite aux communautés sépharades déjà présentes dans nos régions.
 
Parmi les quartiers juifs que l’on compte à Bruxelles au fil des ans et des siècles, on peut citer, outre les Marolles, le quartier du Mont des Arts et du Cantersteen, de même que la commune bruxelloise de Saint-Gilles (Obbrussel). On peut constater une cohérence et une continuité géographiques certaines de la présence juive au coeur de la ville. A noter qu’à l’origine, les populations juives s’installaient souvent à proximité des lieux de pouvoir politique. Ce fut le cas des Juifs du Mont des Arts qui se crurent un temps à l’abri des murs de feu l’imposant palais ducal du Coudenberg, situé, environ, à l’emplacement de l’actuelle place Royale.
 
Cette situation pouvait, à la rigueur, les protéger des accès de violence de la populace chrétienne, toujours prompte, dans les moments difficiles, à trouver un simpliste mais confortable bouc émissaire dans la population juive. Mais lorsque le pouvoir endetté se tournait à son tour contre les Juifs, accusés de tous les maux financiers -alors que c’est le pouvoir lui-même qui leur imposait de ne pouvoir pratiquer que certains métiers, notamment financiers !-, plus rien ne pouvait les protéger d’une noblesse qui voyait dans la confiscation des biens juifs, une manière aisée de renflouer ses caisses…
 
Herschel Grynszpan et la commémoration de la rafle nazie des 3-4 septembre 1942.
Le dimanche 3 septembre 2017, à l’initiative de l’Association pour la Mémoire de la Shoah (AMS), Bruxelles a célébré, dans les Marolles, le 75e anniversaire des rafles nazies opérées contre la population juive bruxelloise, dans la nuit du 3 au 4 septembre 1942.
Dans la foulée, un certain nombre d’initiatives furent prises pour entretenir la Mémoire de la Shoah et du fait juif à Bruxelles :
 
– Inauguration du square Herschel Grynszpan (coin des rues Brigittines/Miroir/Tanneurs) :
Herschel Feidel Grynszpan est né le 28 mars 1921, à Hanovre, en Allemagne, de parents juifs polonais, originaires de Radomsko, en Pologne (territoire russe jusqu’au rétablissement d’un territoire polonais, en 1919, par le traîté de Versailles). Les époux Grynszpan quittent la Pologne russe, en 1911, et vont s’établir à Hanovre. De leur union naîtra, le 28 mars 1921, Herschel Grynszpan. La famille vit pauvrement.
 
En 1933, Adolf Hitler accède au pouvoir et, en 1935, Herschel envisage de partir pour la Terre d’Israël, qui est alors la « Palestine mandataire britannique ». Il compte se rendre chez une tante qui vit à Bruxelles et y attendre son visa pour la « Palestine mandataire ». Il quitte donc Hanovre en juillet 1936 et arrive à Bruxelles à la fin du mois. Il est accueilli par des parents de la famille Grynszpan, au n°37 de la rue des Tanneurs. Mais sa situation n’évolue pas et il décide, finalement, de franchir la frontière française clandestinement, le 15 septembre 1936.
 
Il subsiste un temps à Paris grâce à son oncle Abraham. D’octobre 1936 à août 1938, il tente d’obtenir des papiers en règle : en vain. Il se retrouve bientôt interdit de séjour dans quatre pays : France, Belgique, Allemagne et Pologne. Qui plus est, le 3 novembre 1938, il apprend l’expulsion de ses parents vers le camp polonais de Zbaszynek.
 
Exaspéré par le manque de réaction de ses proches envers la tragédie que vivent les Juifs d’Allemagne, il rompt avec son oncle trois jours plus tard et s’installe à l’Hôtel de Suez, rue de Strasbourg, 17. Le lendemain, lundi 7 novembre 1938, au petit matin, il écrit une lettre d’adieu à ses parents, au dos d’une photo de lui. Il écrit : « Mes chers parents, je ne pouvais agir autrement. Que D.ieu me pardonne. Mon cœur saigne lorsque j’entends parler de la tragédie des 12.000 Juifs. Je dois protester pour que le monde entier entende mon cri et cela, je suis contraint de le faire. Pardonnez-moi. Herschel. » Puis, il se procure une arme, un 6,35 mm, dans une armurerie du Faubourg Saint-Martin (n°61), « La Fine Lame ».
 
Il rejoint ensuite l’ambassade d’Allemagne, où il prétend remettre un document important. Il est accueilli par le troisième conseiller de l’ambassade, Ernst vom Rath, qui lui demande l’objet de sa visite. Herschel sort son arme, tir à cinq reprises sur Von Rath, avant de se laisser arrêter par la police française. Hitler montera l’affaire en épingle, notamment en élevant vom Rath au rang de Conseiller de 1ère classe afin d’aggraver l’acte de Herschel, et l’utilisera comme prétexte pour multiplier les persécutions contre les Juifs d’Allemagne, notamment durant la sinistrement célèbre Nuit de Cristal. Herschel sera incarcéré dans la prison de Fresnes. Après un parcours judiciaire de deux ans, Herschel est transféré à la prison d’Orléans, lors de l’invasion allemande de juin 1940. Dans la cohue générale, il finit par se retrouver seul et libre à Toulouse. Finalement, le gouvernement Pétain-Laval livrera Herschel Grynszpan aux nazis.
 
Il sera déporté au camp de concentration de Sachsenhausen (30 km au nord de Berlin) et y décèdera probablement, à une date indéterminée.  
– Pose de 21 pavés de Mémoire : Il fut aussi décidé d’ajouter 21 nouveaux « pavés de mémoire » dans la rue des Tanneurs. Ceux-ci s’ajoutent aux 201 autres déjà posés en Région bruxelloise. Et ce nombre devrait continuer à augmenter dans les dix années à venir. Un pavé de mémoire est un carré de béton d’environ 10 cm de côté, surmonté d’une plaque de laiton ou de cuivre. Ces pavés sont posés devant ce qui fut le domicile des personnes déportées. On y grave dans la langue du lieu « Ici habitait » suivi du nom, de la date de l’arrestation, du lieu de la déportation, de la date de naissance, de même que de la date et du lieu de décès. Les 29 et 30 octobre 2014, de même que le 15 février 2015, 35 pavés de mémoire avaient été placés dans les rues de Bruxelles, à la demande de la Fondation Auschwitz. L’inventeur de ces pavés de mémoire ou Stolperstein, l’artiste Günther Demnig, les pose depuis 1993, pour toutes les victimes du IIIe Reich.
 
On compte aujourd’hui au moins 45.000 pavés en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, en Italie, au Luxembourg, aux Pays-Bas, en Pologne et en Belgique.
– La soirée de commémoration du 3 septembre 2017, comprenait aussi un parcours guidé dans l’ancien quartier juif/Marolles, la clôture (20h30) se faisant à l’église Notre-Dame de la Chapelle, sous les auspices du cardinal Josef De Kesel.
 
C’est en 2011 que l’ASBL Mémoire d’Auschwitz lançait un projet de reconnaissance de la mémoire juive du quartier des Marolles. Pour en savoir plus sur cette action et sur les pavés de mémoire, il est possible de consulter les sites suivants :
 
 
 
La présence juive et la Shoah à Bruxelles : le circuit « Marolles-Midi ».
Divers lieux, dans les Marolles et, plus généralement, à Bruxelles (circuit « Marolles-Midi »), rappellent le passé juif de la ville, de même que les persécutions et les crimes nazis dont les Juifs de Bruxelles furent les victimes :
 
– Rue des Tanneurs :
N°52 : Ancien emplacement des établissements Nova où était établi le photograveur Jacques de Wespin. C’est à cette adresse que la résistance Louise de Landsheere sera arrêtée par la Gestapo. Louise de Landsheere créa une filière d’évasion vers l’Angleterre et publia la Libre Belgique clandestine. Arrêtée et soumise à des interrogatoires cinq mois durant, elle sera finalement condamnée à sept ans de travaux forcés qu’elle effectuera en Allemagne jusqu’à la Libération. Elle revint en Belgique en 1945 et rédigea ses mémoires qu’elle ne publiera qu’en 1989, année de son décès.
 
N°167-169 : L’Entr’Aide des Travailleuses était établie à cette adresse, dès 1931. Elle fut rebaptisée récemment Entr’Aide des Marolles. Durant la deuxième guerre mondiale, l’Entr’Aide des Travailleuses a joué un rôle majeur dans le sauvetage de nombreux enfants juifs.
 
La « klinikske« , comme on l’appelait dans le quartier, était dirigée par la Baronne Van der Elst, qui, après la rafle du 3 septembre 1942, cacha chez elle les deux filles du Grand rabbin Salomon Ullman. Le mari de la directrice, le Baron Van der Elst, faisait, quant à lui, partie du réseau de résistance « Socrate » qui aidait les réfractaires au STO (Service du Travail Obligatoire), question que j’aborderai brièvement dans mon entrée concernant le n°3 de la rue des Bogards.
 
– Rue Roger Van der Weyden, 25-27 :
 
En 1933, fut créé le Comité d’Aide et d’Assistance aux Victimes de l’Antisémitisme en Allemagne. Il donna suite, en 1938, , au Comité d’Assistance aux Réfugiés Juifs, situé à l’adresse susmentionnée, dont le but fut d’accueillir les Juifs fuyant l’Allemagne, l’Autriche (annexée) et la Tchécoslovaquie (démembrée). Mais, à l’approche de la guerre, la vague migratoire s’accentua et, sous la pression des problèmes économiques, de la peur des infiltrations ennemies et de la montée de l’antisémitisme, les autorités belges durent fermer les frontières.
 
Le Comité édicta alors des recommandations appelant les réfugiés à la discrétion; peintes sur le mur de la cour intérieure de l’immeuble, certaines sont encore en partie visibles. Voici quelle en était la teneur (texte en allemand doublé d’une traduction en français) : « Réfugiés ! Méritez l’hospitalité qui vous est accordée en Belgique ! Conduisez-vous toujours de manière exemplaire. Respectez les usages du pays. Ne vous faites pas remarquer. Evitez de parler à haute voix dans les rues et endroits publics. Exercez vous-mêmes la discipline. Il s’agit de votre propre intérêt. »
 
Voilà comment on mettait rudement en garde, à cette époque, la génération des Albert Einstein et des Stefan Zweig, des Juifs d’Europe, des citoyens européens donc, fuyant le régime nazi ! A comparer à certaines attitudes excessivement « compréhensives » dont font preuve aujourd’hui, dans un contexte très différent, quoique d’aucuns tentent de nous faire accroire, certains gouvernements européens en matière de politique d’asile…
 
– Rue de la Prévoyance, 42 (à gauche de la vitrine, près de la porte du n°40) : Plaque murale commémorative, rédigée en français et en marollien. Placée par Andrée Longcheval, l’épouse du marionnettiste José Géal, alias Toone VII, cette plaque rappelle la liesse teintée d’une tristesse feinte et de pure façade, dans laquelle les Marolliens, pleins d’ironie, célébrèrent les « funérailles » d’Adolf Hitler, le dimanche 10 juin 1945. Le cortège prit son départ à cette adresse.
 
 
– Rue de Lenglentiers, (1a façade arrière de l’école communale n’06) : Plaque murale apposée le 20 septembre 1987. Ce monument a été élevé à la mémoire des Juifs des Marolles victimes du nazisme et du racisme. Ce dernier mot étant aujourd’hui utilisé dans de nombreux sens et se trouvant, de ce fait, largement galvaudé, complétons en précisant « victimes du nazisme, des théories raciales nazies (racialisme suprématiste) et de la judéophobie ». Important à souligner à une époque où, précisément, la haine des Juifs connaît une fort recrudescence. Avant l’invasion allemande, une synagogue se situait dans cette rue (n°18).
 
– Place du Jeu de Balle : Un abri antiaérien datant de la deuxième guerre mondiale existe sous la place du Jeu de Balle.
 
– Rue des Minimes, 21 – Le Musée juif : Avant le mois de février 2014, je n’avais jamais visité le Musée juif de Belgique. Le 1er février de cette année-là, j’avais décidé, avec quelques amis, de m’y rendre et de le visiter enfin. Nous fûmes chaleureusement accueilli par un jeune homme, Alexandre Strens, préposé à l’accueil du musée, qui nous proposa un café et qui, à la fin de la visite, nous offrit un certain nombre de catalogues du musée. Il est rare me direz-vous que l’on retienne le nom du préposé à l’accueil d’un musée, ni même qu’on le connaisse. Si je connais et que j’ai retenu le nom d’Alexandre Strens, c’est, non-seulement du fait de la grande amabilité dont il avait fait preuve à notre égard, lors de notre visite, mais aussi  parce qu’il nous a quitté définitivement, brutalement, le 6 juin 2014. Quelques semaines après notre visite, le samedi 24 mai 2014, un individu nommé Mehdi Nemmouche, un Algérien doté de la nationalité française, s’introduisait dans le musée, un fusil d’assaut AKM (parent de l’AK-47 Kalachnikov) à la main.
 
L’assassin, sympathisant des terroristes de Daesh, tua froidement quatre personnes, un couple de touristes israéliens, Emanuel et Miriam Riva, âgés respectivement de 54 et de 53 ans, Dominique Sabrier, une française de 66 ans travaillant bénévolement au musée et Alexandre Strens, 25 ans, qui devait mourir de ses blessures quelques jours plus tard. Le musée fut ensuite fermé pour transformations et je tentai plusieurs fois, sans succès, d’y retourner. Là, il semble qu’une exposition s’y tiendra du 13 octobre 2017 au 18 mars 2018. Quoiqu’il en soit, je ne manquerai pas d’y retourner prochainement.
 
– Rue Vanderhaegen n°? : Mme Marie Vermeylen (Keysers, premier mariage et Joly, seconde noce), grand-mère d’un copain du nom de Jean-Pierre Keysers, est née le 3 mai 1899 à Bruxelles. Elle travaillait pour le journal Le Soir, dès avant la deuxième guerre mondiale, comme crieuse de journaux. Pendant l’Occupation, si la Libre Belgique évoluait dans la clandestinité, Le Soir, lui, avait pignon sur rue et fut considéré comme un journal collaborationniste. A la libération, si la direction et les rédacteurs furent inquiétés, il n’en fut pas de même pour les ouvriers et les petits employés, tel mon grand-père, Louis Habay, qui y travaillait alors comme simple correcteur. C’est que ma mère, Bernadette Habay, allait naître le 1er novembre 1943 ! Et ma grand-mère, Elisabeth Nys, devait supporter au mieux cette grossesse, dans les conditions que l’on devine. Mon grand-père et Mme Vermeylen ont donc, plus que probablement, dû se croiser durant la guerre. Mais du fait de son emploi, Mme Vermeylen a également participé à la distribution du « faux Soir », un pastiche du journal réalisé par la Résistance et dont nous évoquons brièvement l’histoire ci-après, dans l’entrée consacrée à la rue de Ruysbroeck. Mais Mme Vermeylen fit bien mieux, en cachant dans une cheminée de son domicile de la rue Vanderhaegen (quartier de la Querelle), un couple de Juifs. On peut voir Mme Vermeylen sur la photo ci-jointe, accompagnée d’une très jeune fille, qui n’est autre que la tante et la marraine de JP Keysers. Cette personne, hélas, est décédée récemment, et ni Jean-Pierre, ni moi, ne pouvons vous en dire plus. Au moins aura-t-on pu rappeler les actes résistants de Mme Vermeylen.
 
– Rue des Bogards, 3 : C’est à cette adresse qu’avait pris ses quartiers l’Ober-Feldkommandantur et son « office d’embauche », termes qui désignaient, en fait, le Service du Travail Obligatoire (STO) dont la mission était de réquisitionner et d’expédier des citoyens des pays conquis pour travailler en Allemagne, afin d’y remplacer dans le secteur économique, les hommes partis pour le front. Nombreux furent ceux qui tentèrent, avec plus ou moins de succès, de s’y soustraire. on les nommait les réfractaires. Mon grand-oncle, Corneille De Mesmaeker, fut de ceux-là. En 1942, il fut donc convoqué par l’Ober-Feldkommandantur…où il ne se rendit jamais. Il resta caché jusqu’à la Libération. Mon grand-oncle et ma grand-tante, Maria Vercaeren, vivait, à cette époque, au 31, rue de l’Abattoir, à Anderlecht. Les autorités d’occupation vinrent évidemment inspecter les lieux, pour tenter d’y débusquer mon grand-oncle. Ma grand-tante aimait à nous raconter qu’un tisonnier tenu discrètement à la main, elle vit l’inspectrice -si je me souviens bien- s’approcher à quelques pas de mon grand-oncle, caché dans un recoin. Elle nous disait toujours que si l’inspectrice avait trouvé mon grand-oncle, elle l’aurait frappé avec le tisonnier, à quoi mon père, Georges Timmermans, ajoutait : « Et je sais qu’elle l’aurait fait ! ».
 
– Rue du Poinçon, 18 : En 1926, s’établit à cette adresse, le Syndicat des Tramwaymen. Diverses associations d’extrême-gauche s’y installèrent également. L’établissement était doté d’une imposante salle de réunion et d’un café où se retrouvaient nombre de réfugiés, notamment des Juifs, ayant fui le nazisme dans les années 1930.
 
– Rue Philippe de Champagne, 52 : En 1939, Belhicem, le siège belge de l’organisation internationale de coordination de réfugiés Hicem, était établi à cette adresse. Il réunissait plusieurs associations caritatives juives dont le but était d’améliorer le quotidien des exilés fuyant le nazisme. Mais en 1940, l’immeuble, dont le propriéraire était juif, est réquistionné par l’occupant. En 1941, Kurt Asche, le chargé d’affaire juive de la Gestapo invite le collaborateur flamand Pierre Beeckmans à installer au n°52 de la rue Philippe de Champagne, la « Centrale antijuive pour la Flandre et la Wallonie » (Landelijke Anti-Joodse Centrale voor Vlaanderen en Wallonië) qu’il vient de créer. Dès 1937, Beeckmans administre les éditions de l’organisation antijuive Volksverwering fondée par René Lambrichts. Beeckmans se servira des archives de Belhicem pour informer la Gestapo, établie à l’avenue Louise (n°453), ce qui favorisera l’arrestation et la déportation de nombreux Juifs vers le camp d’extermination d’Auschwitz.
 
– Boulevard du Midi, 56 : L’Association des Juifs de Belgique (AJB) était établie à cette adresse. Contrairement à ce que ce nom pourrait laisser penser, cette association a été fondée par les autorités d’occupation, le 25 novembre 1941, soit la Militärverwaltung et la Gestapo. Le Grand rabbin de Belgique, Salomon Ullmann, en devint le président. Il démissionna toutefois après les rafles de l’automne 1942 et fut remplacé par Marcel Blum, le président du Consistoire israélite de Bruxelles. l’AJB servit de paravent pour les autorités nazies. Par ce biais, elles voulaient convaincre les Juifs que leur intention était de les envoyer dans des camps de travail, cachant ainsi leurs véritables desseins, à savoir leur déportation « vers l’Est » et leur extermination. Lorsque des doutes commencèrent à poindre, les Juifs se distancèrent de l’AJB. C’est pour cette raison que les autorités d’occupation décidèrent d’organiser des rafles, dont celles de l’automne 1942, et ce, afin d’atteindre le quota de Juifs à déporter, exigé par Berlin. Cette situation devait évidemment poser de graves problèmes de conscience aux responsables de l’AJB. Mais faut-il rappeler que la marge de manoeuvre des Juifs sous l’Occupation était inexistante ? Il faut voir dans l’action de l’AJB une tentative de mener une politique du moindre mal et non un acte de collaboration. L’AJB devait rester active jusqu’à la veille de la Libération, en septembre 1944.
 
– Rue de Ruysbroeck, 35 : C’est à cette adresse que fut imprimé, à 50.000 exemplaires, le « faux Soir », sur les rotatives de Ferdinand Wellens. Le « faux Soir » fut un pastiche anti-nazi et anti-collaborationniste du journal Le Soir, tiré alors à 300.000 exemplaires et qui répondait aux voeux de l’occupant. Il fut distribué le 9 novembre 1943 dans le but de ridiculiser ce dernier. Nous évoquons cette question dans un autre article :
 
 
– Rue Van Lint, 14 (Anderlecht) : On trouvait à l’origine de cet acte de résistance, des membres du Front de l’Indépendance, le principal mouvement de résistance belge à l’occupant nazi. Or, les membres du Front de l’Indépendance se réunissaient -et se réunissent encore- dans un vaste hôtel de maître sis 14, rue Van Lint, à Anderlecht. Mais cet immeuble abritait également, à l’arrière, l’imprimerie-photogravure de Pierre Lauwers, qui y réalisa la plaque photogravée pour la réalisation du « faux Soir ». On y établit, en 1946, un Musée de la Résistance qui devint, en 1972, le Musée National de la Résistance.
 
– Avenue Clémenceau, 70 (Anderlecht) : Le 20 mai 1943, au couuent du Très Saint Sauveur, alors établi à cet endroit, 14 enfants juives et leur accompagnatrice furent sauvées des mains de la Gestapo, et donc, de la déportation et d’une mort certaine. Participèrent à ce sauvetage, Floris Desmedt, Andrée Ermel, Jankiel Parancevitch, Tobie Cymberknopf, Bernard Fenerberg et Paul Halter. Une plaque rappelant ce sauvetage a été apposée sur la façade de l’ancien couvent, le 20 mai 2003.
 
– Rue Jean Volders, 32 (Saint-Gilles) : Un membre du réseau Orchestre rouge, Abraham Raichmann, habitait cette maison. Orchestre rouge était un réseau de résistance, effectuant une mission de renseignement à destination de l’Union soviétique. Il fonctionna de 1941 à 1943. Une plaque rappelant l’existence d’Orchestre rouge est apposée sur la façade de cette maison. Etrangement, le nom de Raichmann n’y apparaît pas. Arrêté par la Gestapo, il finira par parler sous la torture, attitude qui lui sera reprochée et qui tranche singulièrement avec celle des principaux héros du réseau à savoir Léopold Trepper et surtout, Zosha Poznanska. Je ne me permettrai, pour ma part, d’émettre le moindre jugement sur une question aussi grave que l’attitude humaine face à la torture
 
– Rue des Atrébates, 101 (Etterbeek) : Trois émetteurs d’Orchestre rouge sont déployés sur le sol bruxellois, à Uccle, à Molenbeek et à Etterbeek. En novembre 1941, les Allemands localisent l’un des trois émetteurs, celui d’Etterbeek. Il est situé au 101, rue des Atrébates, où l’occupant organise une descente, le 12 décembre 1941. A cette occasion, certains collaborateurs du réseau seront arrêtés et emmenés au Fort de Breendonk, où ils seront exécutés. Une plaque rappelant ces événements est apposée sur la façade de cette maison.
Pour en savoir plus sur la plupart de ces lieux de mémoire, consultez le site http://marolles-jewishmemories.ne/fr

 

Le duc de Croy

File:Charles-Alexandre de Croÿ (1581-1624).jpg

LASSASSINAT DU DUC DE CROY

 

1. L’Hôtel du duc de Croÿ.

 

On peut voir, en l’église Notre-Dame de la Chapelle, l’entrée d’une chapelle dominée par le monument funéraire de Charles-Alexandre, duc de Croÿ (1581-1624). Celui-ci, dit-on, serait enterré au pied du pilier. On peut d’ailleurs voir le buste du défunt placé entre les statues de ses deux patrons : Charlemagne et le pape Alexandre. Charles-Alexandre fut tué en 1624 dans son hôtel situé sur l’emplacement des anciennes « rue de la Chèvre, de la Fusée, de lArtifice, et entre les rues aux Laines et des Minimes » (« Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles », p.161). Entre la rue aux Laines et la rue des Minimes se dresse aujourd’hui le « mastodontesque » Palais de Justice de Poelaert. A noter que cette « rue de la Chèvre », contre toute attente, ne devait point son nom à un quelconque caprin vadrouilleur, mais à une énorme machine de guerre conçue par le général espagnol Spinola pour le siège d’Ostende. Cette rue était la continuation d’une « rue du Jockey-Bleu », qui avait déjà disparu à la moitié du 19ème siècle. L’hôtel du duc de Croÿ se situait à l’angle de la rue de la Chèvre (rue du Prévôt).

plan-1.jpg

Extrait du Plan POPP – 1ere section 1866
Quartier de la Marolle
rue de la chèvrerue d’Artifice – rue de la Fusée

 

2. Spinola, un général amoureux.

 

Lorsque Charles-Alexandre épousa Geneviève d’Urfé, celle-ci s’était déjà éprise d’amour pour le général Spinola, cité plus haut. On doit à ce dernier la chute d’Ostende qui résistait depuis trois années, tout en occasionnant de lourdes pertes aux assiégeants. Spinola était d’origine génoise. Illustre commandant des forces espagnoles, il est également connu pour être le vainqueur de Bréda. Retz devait ultérieurement le comparer à César et à Condé. On le retrouvera également sur le théâtre italien en tant qu’assiégeant de Mantoue : « Spinola lassiégeait depuis près de deux ans ; Toiras défendait la citadelle, qui tenait toujours. Mazarin réussit enfin à négocier une trêve entre Espagnols et Français (début septembre 1630). » (Mazarin, p.31-33). Mais revenons à nos amours bruxelloises… Spinola était immédiatement tombé amoureux de Geneviève, il fut toutefois rappelé à Madrid par Philippe III où le roi le fit chevalier de la Toison d’Or. Entre-temps, Geneviève épousa le duc de Croÿ. Ce dernier, dont la santé s’était altérée, décida de se retirer dans son hôtel de la « rue de la Chèvre » (ou de la rue du Prévôt), à Bruxelles. Geneviève l’y suivit. Mais un jour, celle-ci rencontra fortuitement Spinola qui, sans attendre, lui avoua son amour. Hélas pour le général espagnol, il dût sur-le-champ apprendre des lèvres de sa bien-aimée la triste vérité : elle avait été mariée à Charles-Alexandre de Croÿ pour des raisons politiques… Charles Aznavour aurait pu chanter leur histoire, mais celle-ci devait, en définitive, tourner au drame, sur fond de crime passionnel.

 

3. Un page fidèle et meurtrier.

 

Spinola devint triste et sombre sans que personne ne sache pourquoi, à l’exception d’un jeune page qui demanda à son maître de lui pardonner une indiscrétion s’il parvenait à lui rendre sa bien-aimée. Spinola, transporté de joie, accepta, peut-être inconsidérément, peut-être en connaissance de cause, l’histoire ne le dit pas précisément… Quoiqu’il en soit, le page sortit sans ajouter un mot. Le soir venu, le duc de Croÿ se promenait dans son pavillon, comme il en avait l’habitude. Une petite lucarne s’ouvrit soudain, le canon d’une arquebuse y parut, un coup de feu se fit entendre et Charles-Alexandre de Croÿ s’effondra, frappé par une fusée emboîtée de fer, que son meurtrier avait placé dans l’arquebuse.

 

4. Nulle fin heureuse…

 

Spinola, que Geneviève, dès qu’elle fut veuve, accepta d’épouser, fut évidemment fortement soupçonné, mais personne n’osa l’attaquer de front. Toutefois, la pression de la rumeur publique se fit telle que l’union fut retardée de huit ans. L’infante Isabelle parvint finalement à favoriser ce mariage, mais alors que Spinola, qui était en Italie, se préparait à retrouver sa future épouse, il succomba subitement et jamais le mariage de Geneviève et du vainqueur d’Ostende ne put être célébré. Quant à l’auteur de l’attentat, il resta introuvable. On accusa un innocent du crime commis par le page et on l’enferma, trente-deux ans durant, dans la prison de Vilvorde. Ce n’est que sur son lit de mort que l’assassin, réfugié en Italie, avoua l’assassinat du duc de Croÿ. On dit que celui qui paya de sa liberté le geste du meurtrier, demanda, comme il aurait été incapable d’assurer seul sa subsistance, de rester en prison.

 

Croy

 

5. Une version (peut-être) historique.

Le page qui était en fait au service de Charles-Alexandre, duc de Croy et marquis d’Havré (et non de Spinola), avait été souffleté par son maître et, pour se venger de lui, décida de le tuer d’un coup d’arquebuse (précisons, à toutes fins utiles, que le duc de Croy avait été nommé depuis quelques mois à un haut poste financier). Le meurtre fut perpétré le 9 novembre 1624, dans l’hôtel du duc, sis rue du Pévot, entre 22 et 23 heures. On s’en doute, des recherches furent rapidement et massivement organisées, en vain cependant : l’assassin resta introuvable. On arrêta donc un innocent qui paya le meurtre du duc de Croy de trente-deux années de prison. Lorsque sur son lit de mort le meurtrier avoua enfin son crime et que l’innocence du malheureux prisonnier fut finalement reconnue, ce dernier demanda de rester en prison, n’étant plus capable de pourvoir à sa subsistance. On le laissa donc à la prison de Vilvorde et le gouvernement lui alloua une petite pension. Par cette triste fin, l’histoire rejoindrait donc la légende.

Eric TIMMERMANS

Sources : Brochure de léglise Notre-Dame de la Chapelle (2004) / Bruxelles, notre capitale, Louis Quiévreux, PIM-Services, 1951, p.137 / Dictionnaire historique des rues, placesde Bruxelles (1857), Eugène Bochart, Editions Culture et Civilisation, 1981 / Histoire de la Ville de Bruxelles, t. 1, A. Henne et A. Wauters, 1968, p. 57 / Histoire de la Ville de Bruxelles, t. 2, A. Henne et A. Wauters, 1969, p. 40 / Légendes bruxelloises, Victor Devogel, TEL/ Paul Legrain (Editions Lebègue Cie, 1914), p. 217 à 227 / Mazarin, Pierre Goubert, Fayard, 1990.

La Maison de la Louve

 

 

LA MAISON DE LA LOUVE

 

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Historique de la Maison de la Louve (Grand-Place, n°5).
 
Cette maison est déjà connue en 1340. Elle se nomme alors Den Wolf (le Loup). Elle fut originellement construite en bois.
Au début du 17e siècle, elle apparaît comme étant la propriété du serment des Archers dont elle est naturellement le siège. C’est la raison pour laquelle on lui donne parfois le nom de « Maison des Archers ».
 
Entre 1641 et 1643, sa façade est réédifiée en pierre. Mais dans la nuit du 11 au 12 octobre 1690, un incendie la ravagea, aussi fut-elle reconstruite en pierre selon les plans de l’architecte Pierre Herbosch (1690-1691).

De fait, le serment des Archers consentit, une fois de plus (il l’avait déjà fait en 1641), à dépenser des sommes considérables pour la reconstruire…quatre ans avant le bombardement (1695), durant lequel le « Loup » fut partiellement détruit (la façade résistera toutefois presque entièrement et servira sans doute de référence pour la reconstruction de l’ensemble de la Grand Place).

Un tableau peint par Daniel van Heil représente la destruction de 1690. Il est conservé au Musée de la Ville (Maison du Roi).

 
La maison de la « Louve » fut reconstruite en 1696, assez sommairement et pas à l’identique pour ce qui est de la façade, dont le pignon est alors non conforme à celui de 1690-1691. Le « Loup », devenu la « Louve », resta la propriété du serment des Archers jusqu’au 18e siècle, suite à quoi elle fut vendue par ledit serment.

A noter qu’au lendemain de sa reconstruction, les propriétaires de la « Louve » permirent à une corporation moins fortunée, soit celle des Serruriers et des Horlogers, d’y louer une salle de réunion. Toujours au 18e siècle, on trouve la maison de la « Louve », liée au nom de la famille Triponetty, comme nous le rappellerons ultérieurement par une anecdote. En 1798, sous la Révolution, la maison fut vendue comme bien national.

 
Dans le courant du 19e siècle, la « Louve » appartint à un propriétaire privé. On y établit un estaminet, puis une imprimerie. La façade de la « Louve » fut totalement restaurée par P.V. Jamaer, entre 1890 et 1892, ce qui permit à la maison de retrouver son lustre de 1690 (pignon).
 
Au début du 20e siècle, on y trouve à nouveau un estaminet, avant qu’une banque ne s’y installe en 1912. Une banque y est toujours installée de nos jours (2017).
Description de la Maison de La Louve.
 
Edifiée en pierre de taille et flanquée des maisons du « Sac » (nord) et du « Cornet » (sud), la « Louve » est une maison de style baroque (italo-flamand). La façade évoque le thème général de la ville. Elle renvoie également à l’architecture et aux décors provisoires des fêtes et commémorations diverses qui se déroulaient en ville et, principalement, sur la Grand-Place. De fait, l’architecte Pierre Herbosch, dont on sait hélas bien peu, déployait une importante activité dans ce domaine (réalisation de peintures à l’occasion d’un feu d’artifice dans le parc du Coudenberg,  conception de décors à l’occasion du mariage de Charles II d’Espagne, etc.). La façade de la « Louve » apparaît comme une transposition des constructions provisoires de Herbosch. Exceptionnelle de par sa décoration symbolique articulée autour d’un thème unique, elle est composée de trois travées dont nous allons à présent examiner les détails :

 

1°) La louve romaine.

 

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La maison de la « Louve » voit son nom illustré par un dessus de porte orné d’une grande enseigne représentant la célèbre Louve romaine allaitant Romulus et Remus, fondateurs mythiques de la ville de Rome. Cet ensemble est associé à une amphore qui figure le Tibre. Pourquoi donc le loup d’origine est devenu louve romaine ? Peut-être parce Rome illustre le thème général de la façade, à savoir, la ville ? Mais rien n’est certain.
 

2°) Les attributs des Archers : la porte d’entrée, le premier étage et le fronton apollonien.

Porte de la Louve.jpg

 
Bien évidemment, la Maison des Archers se voit décorée de motifs évoquant ce serment :
 
a) Sur la porte d’entrée, on trouve les attributs des Archers, trophées avec carquois, arcs et flèches.
 
b) Les grilles disposées de part et d’autre de la porte d’entrée (motifs de lettres entrelacées, monogrammes), évoquent les noms des deux patrons du serment des Archers : Antonius, à gauche, soit saint Antoine, et Sebastianus, à droite, soit saint Sébastien.
 
c) Au premier étage, orné de grandes fenêtres, on peut observer divers attributs des archers (carquois, flèches, casques, cuirasses, boucliers). A noter que le balcon du premier étage provoqua les reproches de la corporation des Bateliers occupant la maison voisine du « Cornet ». Mais les Archers surent faire valoir leurs droits.
d)Le fronton triangulaire, quant à lui, figure le dieu Apollon archer perçant le serpent Python de ses flèches. Au premier étage, lyre et carquois, rappellent également le dieu grec. Le fronton est encadré de deux torchères décorées de carquois et de « cailloux à feu » qui garnissent le collier de la Toison d’Or. De fait, le serment était, à l’origine, sous les ordres des ducs de Brabant et de Bourgogne.
 

3°) Les quatre statues allégoriques du deuxième étage.

 

Grand Place

Quatre statues flanquées d’une inscription latine ornent la façade, soit (de gauche à droite) :
 
a)La Vérité : HIC VERUM, firmamentum imperii (=Ici la Vérité, soutien de l’empire !). Son animal-attribut est un aigle, réputé être l’animal qui peut regarder le plus distinctement le soleil. Cette allégorie montre également un livre sur lequel figurent les mots EST EST  et NON NON.
 
b)La Fausseté : HINC FALSUM, insidlae status (=Arrière la Fausseté, écueil de l’Etat !). Son animal-attribut est le renard et elle porte un masque. Le mot latin Falsum peut être aussi traduit par « mensonge ».
 
c)La Paix : PAX FIT, salus generis humani (=Vive la paix, salut du genre humain !). Son animal-attribut est, bien évidemment, la colombe ; deux l’accompagnent. Elles portent un faisceau de flèches liées d’une branche d’olivier.
d)La Discorde : DISCORDIA LONGE (longé), eversio reipublicae (=Loin d’ici la discorde, ruine des affaires publiques !). Son animal attribut est le chien ; deux l’accompagnent. Cette allégorie est représentée sous les traits d’une femme aux cheveux mêlés de serpents (à l’instar de la gorgone Méduse). Ceux-ci se disputent  un os. La Discorde brandit un flambeau ardent.
A chacune de ces allégories correspond, au 3e étage, comme nous allons le voir, une tête en médaillon d’un empereur romain.
 

4°) Les quatre empereurs romains du troisième étage.

 

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Le troisième étage est percé de trois paires de baie alternant avec des ornements dorés surmontés de médaillons figurant le portrait de quatre empereurs romains :
a)Le premier : Caes : Nerva : Aug : Trajan, avec pour attributs un soleil éclairant le monde et des tournesols. Il est placé au-dessus de l’allégorie de la Vérité.
 
b)Le deuxième : Caes : Aug : Faust : Genev : Tibère, avec pour  attributs, une cage à oiseau, un filet et un masque. Il est placé au-dessus de la Fausseté/Mensonge.
 
c)Le troisième : Caes : Aug : D : T : P : P : Auguste, avec pour attributs  un globe terrestre et des palmes. Il est placé au-dessus de la Paix.
 
d)Le quatrième : Caes : Dict : Quart : Jules César, avec pour attributs un cœur saignant, des serpents et des flambeaux entrecroisés. Il est placé au-dessus de la Discorde.
 
Mais pourquoi établir de telles relations entre ces portraits d’empereurs romains et les allégories précitées ? C’est ce qu’explique les courtes maximes latines qui accompagnent les statues allégoriques :
 
a)Trajan est associé au « soutien de l’Empire » (Vérité).
 
b)Tibère est associé aux « pièges de l’Etat » (Fausseté/Mensonge).
 
c)Auguste est associé au « salut du genre humain » (Paix).
 
d)César est associé à la « ruine de la République » (Discorde).
 

5°) Le Phénix et le chronogramme.

 

maison la louve finale.jpg

 

Le pignon du fronton est surmonté par un phénix renaissant de ses cendres et surgissant des flammes. C’est là le symbole de la reconstruction de la maison en 1691, après l’incendie de1690, comme l’indique le chronogramme associé au Phénix. Ce chronogramme, associé au phénix, fut donc inscrit une première fois en 1691 et fut rétabli, avec le phénix, au lendemain du bombardement de 1695. Un nouveau phénix remplaça l’ancien en 1852. Quant au chronogramme de 1691, il sera intégralement restitué au cours de la rénovation de 1890-1892. Et voilà ce que dit ce chronogramme :
CoMbVsta InsIgnIor resVrreXI eXpensIs sebastIanae gVLDae,  ce qui signifie : « brûlée, je renais plus somptueuse par les soins de la gilde de Sébastien ».
Premièrement, on sait que saint Sébastien est le patron des archers. Deuxièmement, si l’on additionne les lettres que nous reprenons en gras et en majuscules, et qui correspondent à des chiffres romains, le « V » pouvant être aussi bien cette lettre que la lettre « U » et correspondant, en chiffres romains, au chiffre « 5 », nous obtenons la date de la première reconstruction de la maison de la « Louve », soit 1691 :
C (100) + M (1000) + V (5) + I (1) + I (1) + I (1) + V (5) + XI (11) + X (10) + I (1) + I(1) + V (5) + L (50) + D (500) = 1691.
 
Une anecdote : Etienne Triponetty et le « Mannequin-Qui-Pisse » :
C’est le 7 juillet 1761 que naît, dans la maison de la « Louve », Etienne-Michel-Joseph Triponetty, petit-fils d’un banquier de Coire, devenu bourgeois de Bruxelles en 1716 et décédé en 1744.
 
La tombe du grand-père d’Etienne est d’ailleurs toujours visible dans l’église Notre-Dame-de-la-Chapelle . Quant à la mère d’Etienne, elle tient alors un commerce de dentelles dans la maison de la « Louve ». Etienne, quant à lui, est écrivain . Il est notamment l’auteur de Variétés et bagatelles poétiques (1788) et du Rimailleur Bruxellois ou Résultat inutile de vingt-cinq ans de délassement (1805).
 
Toutefois, le récit qui nous intéresse tout particulièrement est le suivant : Métamorphoses du Parc de Bruxelles en cinq rêves : Dédiées au plus ancien bourgeois de la même ville, Le Célèbre Mannequin-Qui-Pisse. » Il apparaît que certains citoyens bruxellois, passablement timorés, jugèrent un jour que le célèbre Menneken Pis –car c’est de lui qu’il s’agit !- , pourtant un symbole largement et anciennement enraciné dans la tradition bruxelloise, était par trop indécent et ils écrivirent en ce sens au pape Benoît XIV.
 
Dans l’ouvrage précité, Etienne Triponetty commenta ce ridicule épisode de la manière suivante :
« J’ai cru mieux ne pouvoir dédier cet ouvrage / Qu’à celui qui toujours captiva notre hommage : / De plusieurs potentats le premier favori ; (1) / De divers gouverneurs le serviteur chéri ; (2) Ami des jeunes gens, le vrai patron des belles / Pour qui souvent leurs doigts tressèrent des dentelles : / Fidèle à ton pays, d’un pape protégé, (3)
 
(1) Référence au duc de Bavière et à Louis XV qui se plurent à orner la statue du Menneken Pis en lui donnant des habits.
(2) Référence à Charles de Lorraine et Marie Elisabeth qui lui firent présents d’autres habits.
(3) Référence au pape Benoît XIV qui, sollicité par les âmes timorées précitées, afin que soit proscrite la figure du Menneken Pis et qu’elle soit jugée contraire aux bonnes mœurs, s’en était fait reproduire un modèle et qui répondit : « Mingat in aeternum ! » : « Qu’il pisse à jamais ! ».
 
Ce qui a motivé l’opposition au Menneken Pis, nous ne le savons pas. S’agissait-il d’une réaction excessive de quelques prudes ou a-t-on relevé soudainement que le nom du petit bonhomme de Bruxelles était lié à celui, scandaleux, de Duquesnoy ? Y-a-t-il eu confusion entre le nom de Jérôme Duquesnoy père, tailleur de pierre au métier des Quatre-Couronnés, à qui la ville de Bruxelles commanda, en 1619, le Menneken Pis de bronze tel que nous le connaissons et qui remplaça l’antique statue de pierre, et Jérôme Duquesnoy fils, qui acheva le tombeau de l’évêque Triest à Saint-Bavon mais qui fut également soupçonné du meurtre de son frère et exécuté à Gand pour sodomie ? Sans doute ne le saurons-nous jamais .
 
Quant à Etienne Triponetty, il mourra jeune, en octobre 1805, à Bruxelles. Mais notre bref rappel biographique concernant la famille Triponetty n’est pas encore totalement terminé. En effet, elle était propriétaire d’une maison de campagne située à Grand-Bigard (Groot-Bijgaarden), dans la périphérie immédiate de l’actuelle Région de Bruxelles-Capitale. Or, le 20 août 1832, le Bulletin der Eygendommen de la commune de Grand-Bigard indique que Franciscus Timmermans, maréchal ferrant de son état et aïeul de l’auteur de ces lignes, est le nouveau propriétaire de la maison de campagne en question, ainsi que des biens attenants.
 
La théorie alchimique de Saint-Hilaire.
 
Un auteur du nom de Paul de Saint-Hilaire a développé une idée originale : la Grand-Place peut faire l’objet d’une lecture alchimique ! Bien que nous ne suivons pas Monsieur de Saint-Hilaire sur cette voie quelque peu incertaine, nous reprenons cette théorie originale dans le contexte des légendes et traditions bruxelloises.
 
Définissons brièvement ce qu’est l’alchimie : « L’alchimie est une discipline qui peut se définir comme « un ensemble de pratiques et de spéculations en rapport avec la transmutation des métaux ». L’un des objectifs de l’alchimie est le grand œuvre, c’est-à-dire la réalisation de la pierre philosophale permettant la transmutation des métaux, principalement des métaux « vils », comme le plomb, en métaux nobles comme l’argent ou l’or. Un autre objectif classique de l’alchimie est la recherche de la panacée (médecine universelle) et la prolongation de la vie via un élixir de longue vie. La pratique de l’alchimie et les théories de la matière sur lesquelles elle se fonde, sont parfois accompagnées, notamment à partir de la Renaissance, de spéculations philosophiques, mystiques ou spirituelles. » L’alchimie traditionnelle peut donc poursuivre trois buts : métallique (la légendaire transformation matérielle du plomb en or), médical (médecine universelle et élixir de jouvence) et métaphysique (démarche personnelle, philosophico-spirituelle).
L’une des phases du processus alchimique se nomme la Coagulation. En termes de chimie hermétique, nous dit Paul de Saint-Hilaire « c’est donner une consistance aux choses fluides, non en en faisant un corps compact, mais en les desséchant de leur humidité superflue et en réduisant le liquide en poudre, puis en pierre. » Pour M. de Saint-Hilaire, le bloc ouest de la Grand Place, représente, avec ses sept maisons –le « Roi d’Espagne », la « Brouette », le « Sac », la « Louve », le « Cornet », le « Renard » et la « Tête d’Or »- les sept étapes de ce travail, la maison de la « Louve » symbolisant la quatrième de celles-ci. Il se réfère ainsi à plusieurs éléments de la façade, dont nous avons donné une explication plus prosaïque, il est vrai :
-La Louve : « Sur une terrasse, une louve n’ayant que quatre mamelles allaite deux enfants nus, face à un vase renversé d’où s’échappe un liquide. » Le terme de Loup, nous dit l’auteur, désigne pour les Adeptes, « le suc mercuriel qui est aussi leur liquide dissolvant ». Et si la louve a été préférée à ce stade du processus c’est, toujours selon la même source, parce qu’elle allaite Romulus et Remus, enfants de Mars, dieu sous les auspices duquel s’achève l’opération alchimique en cours. Cela dit, comme nous l’avons vu, la premier nom de cette maison était bien le « Loup »… Mais, selon la théorie alchimique, les quatre mamelles de la louve signifient qu’il faut réserver « autant de parts de ce suc mercuriel pour une utilisation ultérieure, panacée qu’est l’eau de Jouvence et qui en est issue ».
-Le vase renversé (placé près de la tête de la louve) : le « suc mercuriel » précité « est fait du mâle et de la femelle, du mercure animé de son soufre, matières sorties d’une même racine et réduites à l’état liquide en un tout homogène, comme nous l’indique le vase dont il s’écoule. »
-Romulus et Remus : pour ce qui est des jumeaux, Paul de Saint-Hilaire pense trouver l’explication chez Nicolas Flamel : « Il te faut donc faire deux parts et portions de ce corps coagulé, l’une desquelles servira d’Azoth pour laver et mondifier l’autre, qui s’appelle Leton qu’il faut blanchir ».
-Apollon et le serpent Python : toujours d’après Nicolas Flamel, « celuy qui est lavé est le Serpent Python, qui ayant pris son estre de la corruption du limon de la terre assemblé par les eaux du déluge, quand toutes les confections estoient d’eau, doit estre occis et vaincu par les flesches du Dieu Apollon, par le blond Soleil, c’est-à-dire, par nostre feu, esgal à celuy du Soleil ». Ce qui, selon Paul de Saint-Hilaire, explique la présence du dieu Apollon au fronton triangulaire de la maison de la Louve, placé entre deux pots de flammes et décochant un de ses traits en direction du serpent Python.
-Carquois et lyre : au balcon de la façade, l’étui de l’archer est quatre fois posé sur la lyre, un autre attribut d’Apollon, ce qui, selon la même source, relève de la même théorie alchimique.
Eric TIMMERMANS
Sources : « Les maisons de la Grand-Place, sous la direction de Vincent Heymans, CFC-Editions, Collection Lieux de Mémoire, 2002 / « Bruxelles, notre capitale », Louis Quiévreux, PIM-Services, 1951 / « Dictionnaire historique des rues, places…de Bruxelles », Eug. Bochart (1857), Editions Cultures et Civilisations, 1981 / « Ilot Sacré, Georges Renoy, Rossel, 1981, p.69-70 / « Lecture alchimique de la Grand-Place de Bruxelles », Paul de Saint-Hilaire, Editions du Cosmogone, 2002, p.88-89.

Photo de Pierrot Heymbeeck – septembre 2017.

 
 
 

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Vu sur la grande place de Bruxelles en septembre 2017.

LE PRIEURE DU ROUGE-CLOÎTRE

 

 

LE PRIEURE DU ROUGE-CLOÎTRE (Auderghem)

 

Vers 1840

1.Un historique du Rouge-Cloître.

 

 

Aux origines du Rouge-Cloître – Le 14e siècle..

Au 14e siècle, l’essor du christianisme occidental suscita un courant mystique qu’encouragèrent, dans nos régions, certaines personnalités tel que Jan van Ruysbroeck (ou Ruusbroec) dit l’Admirable (1293-1381), lui-même disciple de Maître Eckhart (1260-1328). Cette évolution amena nombre de souverains à offrir des terres et des domaines afin qu’y soient érigés des couvents. C’est ainsi que la duchesse Jeanne de Brabant, fille de Jean III et épouse de Wenceslas de Luxembourg, admit la création de plusieurs fondations religieuses en forêt de Soignes, parmi lesquelles, l’ermitage du Rouge-Cloître, fondé par un certain Gilles Olivier, en 1366.

 

En 1367, Guillaume Daneels, chapelain de l’église Sainte-Gudule à Bruxelles, de même que le laïc Walter van der Molen, rejoignirent l’ermite, retiré dans la forêt de Soignes, aux environs de la « Bruxkens Cluse » (ou Ten Bruxken, lieu-dit situé à l’endroit où la chaussée de Wavre enjambait le Roodkloosterbeek). Mais cette terre humide favorisant les douleurs rhumatismales, la duchesse Jeanne préféra voir les religieux s’installer, à la date du 1er mars 1368, sur une terre située un peu plus en hauteur « in onsen wouden von Zonie beneden den Clabotsborre », où un nouvel ermitage fut ainsi fondé.

Le village d’Auderghem, situé au nord de la forêt de Soignes et à l’est de Bruxelles, constitua un pôle d’attraction pour le futur prieuré du Rouge-Cloître. Au cours des années qui suivirent, les ermites édifièrent de petites maisonnettes et une chapelle en bois qui fut enduite d’argile rouge. De là lui vint son nom de Rode Cluse ou Rooklooster, soit « Rouge-Cloître » (*). En latin, on le nomma Rubea Vallis (ou « Rougeval ») par opposition à Viridis Vallis (ou « Valvert », ou encore « Groenendael », du nom d’un autre prieuré de la forêt de Soignes).

Le 18 janvier 1374, l’ermitage devint un prieuré dédié à saint Paul –le prieuré de saint Paul en Soignes- et il adopta la règle de saint Augustin. Guillaume Daneels fut choisi comme premier prieur.

Le Rouge-Cloître au 15e siècle.

En 1402, la communauté s’affilia au chapitre de Groenendael (pour l’anecdote, une tradition légendaire prétend qu’une galerie relierait, au terme de plusieurs kilomètres, le site du Rouge-Cloître à celui de Groenendael) et, en 1412, au chapitre de Windesheim. Les premiers travaux d’aménagement du prieuré furent entrepris entre 1441 et 1454. On construisit un lavoir (1441), une maison des femmes (1445), une infirmerie dotée d’une petite chapelle (1449) et un mur d’enceinte (1452).

Si les religieux du Rouge-Cloître menaient une vie de prière et de contemplation, ils ne négligeaient pas pour autant les études historiques et hagiographiques. Ainsi rédigèrent-ils nombre de chroniques et copièrent-ils des œuvres religieuses. De nombreux manuscrits copiés et enluminés au Rouge-Cloître sont d’ailleurs conservés à la Bibliothèque Nationale d’Autriche, à Vienne. La communauté exploita aussi des carrières, aménagea des viviers pour la pisciculture, draina le vallon et construisit un moulin.

L’écrivain le plus célèbre du Rouge-Cloître est le Bruxellois Jan Gielemans (1427-1487), arrière-petit-neveu, du côté maternel, du premier prieur Guillaume Daneels. Il est l’auteur d’un vingtaine d’ouvrages dont le Hagiolum Brabantinorum. Il fut lui-même prieur du Rouge-Cloître de 1476 à 1487.

Guerres de religion (16e s.) et de Louis XIV (17e s.) : l’amorce du déclin.

L’écrivain Antoine Gheens fut bibliothécaire du cloître. Entre 1532 et 1538, il dressa un catalogue des traités qui étaient conservés dans les bibliothèques conventuelles des Pays-Bas et d’Allemagne. De magnifiques reliures en peau de cerf, veau ou truie, estampées de motifs religieux ou décoratifs, furent ainsi réalisées, favorisant l’extension de la renommée de l’atelier de reliure du Rouge-Cloître.

Le prieuré bénéficia aussi des dons et de la protection de Charles-Quint. Las, les guerres de religion éclatèrent et le couvent fut pillé et incendié en 1572. Les religieux se replièrent dans leur refuge sis rue des Alexiens à Bruxelles, où ils resteront pendant une trentaine d’années (jusqu’en 1607).

De retour dans leur domaine d’origine, les religieux, bénéficiant de la protection des archiducs Albert et Isabelle (1598-1621), entreprirent de longs travaux de réfection des bâtiments. Ces derniers se poursuivirent jusqu’à la moitié du 17e siècle, époque à laquelle ils furent achevés, sous le priorat d’Adrien van der Reest (1607-1677). En 1643, l’église fut même dotée d’une nouvelle tour avec horloge et d’un carillon, mais plus jamais le prieuré ne retrouva son lustre d’antan.

Il fut aussi victime d’un appauvrissement perpétuel résultant des lourdes impositions sur le patrimoine conventuel dont il dût s’acquitter sous les Pays-Bas espagnols, des guerres menées par le roi de France Louis XIV dans nos contrées, au cours de la seconde moitié du 17e siècle, sans parler des dilapidations d’un des prieurs du cloître, Gilles de Roy… A tous ces malheurs s’ajouta un nouveau désastre : en 1693, un incendie ravagea une partie des bâtiments du prieuré. Par chance, la bibliothèque contenant de précieux manuscrits enluminés, des livres anciens et des reliures de valeur, fut épargnée.

Joseph II et la Révolution française : la double suppression du Rouge-Cloître (18e s.).

Malgré certaines chaussées tracées à travers ses champs (vers Notre-Dame-au-Bois et Tervuren), le fait que, comme tous les couvents, le Rouge-Cloître dût contribuer, en 1750, aux frais de reconstruction du palais ducal de Bruxelles (anéanti par un incendie en février 1731) et l’édit de 1753 concernant les amortissements visant les richesses du couvent, le prieuré vit sa situation se redresser quelque peu à l’époque de Marie-Thérèse d’Autriche. Mais le 13 avril 1784, le prieuré fut purement et simplement supprimé par l’Empereur d’Autriche Joseph II, sous le prétexte d’éliminer les cloîtres « inutiles », c’est-à-dire les ordres contemplatifs qui ne s’occupaient pas des soins aux malades, de l’enseignement ou de la pastorale (partie de la théologie qui concerne le ministère sacerdotal).

A noter toutefois que cette suppression n’intervint qu’environ un an après la promulgation de l’édit général de suppression du 17 mars 1783. Ce délai permit aux religieux de vendre les pièces les plus précieuses ou de les mettre en sécurité (notons toutefois qu’une partie des précieux ouvrages précités ont atterri « miraculeusement » dans la bibliothèque impériale de Vienne…où ils se trouvent toujours…). L’administration des biens des couvents supprimés fut alors confiée à une nouvelle institution, le Comité de la Caisse de Religion. Dans le but de rentabiliser le lieu, on y établit la fabrique d’acier François Wautier. Celle-ci n’occupa qu’une partie de l’établissement, soit la maison du portier, la brasserie, la maison des hôtes, une partie du couvent, le lavoir et la cuisine. Cette entreprise fit rapidement faillite.

En 1790 (Révolution brabançonne, 1787-1790), les 18 religieux regagnèrent les bâtiments en partie délabrés du cloître (une grande partie avait été rasée. Ils s’y maintinrent vraisemblablement durant six années, et ce bien qu’en 1792, les hussards français y pillèrent ce qui restait à piller et y déployèrent même un détachement. En 1796, le prieuré du Rouge-Cloître fut supprimé une seconde fois (et cette fois, définitivement) par les révolutionnaires français, les biens des religieux étant mis en vente publique.

Le Rouge-Cloître après le couvent : du 19e siècle à nos jours.

De 1804 (Consulat/Premier Empire) à 1910 (Royaume de Belgique), le Rouge-Cloître accueillit successivement une filature –l’ancien couvent fut acheté par un Bruxellois du nom de Joseph Zanna (1797), qui en démolit une grande partie et installa une filature dans l’autre- , une teinturerie, les ateliers d’un tailleur de pierre, une guinguette, un hôtel, des restaurants ! A noter qu’en 1834 (ou en 1805 ?), un nouvel incendie détruisit entièrement l’église. En 1872, tout le domaine (y compris champs et étangs) fut acquis par un certain Romain Govaert. Celui-ci possédait un château qui dominait le Rouge-Cloître, mais il fut détruit en 1961.

Le 1er juin 1910, le domaine fut acquis par l’Etat. En 1965, les bâtiments présentant un intérêt historique furent classés, de même que le mur d’enceinte. En 1992, il devint la propriété de la Région de Bruxelles-Capitale qui en assure aujourd’hui la gestion et la conservation. Depuis 1999, des fouilles, sondages et évaluations archéologiques ont été menés pour le compte de la Direction des Monuments et Sites de la Région bruxelloise. Dans les années 2001-2002, l’infirmerie, la brasserie et le moulin ont ainsi pu être repérés et dégagés. On retrouva même le mécanisme du moulin. En 2003, c’est l’emplacement de l’ancienne église, de même que les ailes disparues du cloître et de l’ancienne brasserie qui ont fait l’objet de toutes les attentions de l’équipe archéologique.

2.Le Rouge-Cloître aujourd’hui.

Mais que reste-t-il de l’ancien couvent des Augustins ? Et quel usage en est-il fait de nos jours ? :

a) Le prieuré du 18e siècle a été préservé. Plus précisément, si deux ailes du cloître ont été arasées vers 1800, une autre apparaît parfaitement conservée. Une autre encore a été profondément remaniée pour accueillir les ateliers d’artistes.

b)Les dortoirs.

c)L’ancienne ferme prieurale est toujours visible. Il s’agit d’une belle construction carrée à un étage.

d)On retrouve également les anciennes dépendances avec leur manège et leurs écuries.

e)La brasserie, quant à elle, dont le mur extérieur est inclus dans le tracé du mur d’enceinte, présente encore des sols en place ainsi que des fours permettant d’étudier le processus de fabrication traditionnel de la bière.

f)En bas de l’étang, dans le jardin qui est toujours ceinturé par l’ancienne enceinte du cloître précitée, on peut encore voir un vieil édifice, construit en 1396 et qui a traversé les siècles : la maison du meunier que l’on nomme « Maison de Bastien », en référence au peintre Alfred Bastien (1873-1955). Henriette, la sœur de ce dernier, s’installa dans cette maison en 1898. Son frère, membre du groupe informel des « peintres du Rouge-Cloître », s’y établit lui-même ultérieurement. Deux lucarnes ont été aménagées dans le toit d’ardoises. Sous la gouttière, on remarque encore les boulins.

g)Les moulins de jadis ont, eux, disparu. Seuls subsistent cinq étangs, établis sur d’anciens marécages médiévaux mais ils ne portent plus trace de la pisciculture qu’on y pratiqua.

On peut dire que le Rouge-Cloître a, aujourd’hui, deux vocations essentielles :

a)L’accueil d’initiatives artistiques diverses. Les bâtiments préservés du prieuré accueillent ainsi le Centre d’Art du Rouge-Cloître (depuis 1971). Celui-ci organise des expositions, des ateliers artistiques et des spectacles.

b)Le développement d’initiatives « Nature ». Sa situation géographique, soit l’orée de la forêt de Soignes et le fait qu’il soit originellement entouré d’étangs traversés par le Roodkloosterbeek, ont fait que le site du Rouge-Cloître a, depuis le 16e siècle, toujours été prisé par les amateurs de nature, qu’il s’agisse des chasseurs de jadis (16e/17e s.) ou des promeneurs d’aujourd’hui :

-une partie du site intra et extra-muros est classée réserve naturelle et intégrée au réseau européen Natura 2000. Cette mise en valeur vise notamment à restaurer le réseau hydraulique mis en place par les chanoines ;

-en 2006, l’IBGE (Institut Bruxellois de Gestion de l’Environnement, aujourd’hui « Bruxelles Environnement »), a entamé des travaux d’aménagement des jardins historiques de l’ancien prieuré ;

-le Centre d’Art du Rouge-Cloître soutient « Cheval et Forêt », une association qui vise à mettre en valeur les chevaux de trait de Belgique et qui organise des démonstrations de débardage (transport des arbres abattus sur le lieu de coupe vers le lieu de dépôt ou de décharge provisoire).

3.La légende du Rouge-Cloître : trésor enfoui et hantise…

La suppression du prieuré du Rouge-Cloître par l’Empereur autrichien Joseph II est, semble-t-il, à l’origine d’une légende concernant un prétendu « trésor caché ». Comme nous l’avons dit, les autorités impériales autrichiennes décidèrent de supprimer le Rouge-Cloître, jugé économiquement et socialement « inutile », le 17 mars 1783. Nous avons vu également qu’il fallut ensuite près d’un an pour que cette décision soit réellement appliquée. Il n’en fallait pas moins pour enflammer les esprits de certains amateurs de mystères !

Le 13 avril 1784, le procureur se présenta au Rouge-Cloître pour y apposer les scellés. Et il espérait bien, semble-t-il, mettre la main sur un « trésor » de nature indéterminée, mais il en fut pour ses frais : il ne trouva rien, si ce n’est les vrais trésors, historiques ceux-là, qui se trouvent aujourd’hui encore, comme nous l’avons dit, à la Bibliothèque Nationale d’Autriche, à Vienne…

Dès 1781, dès qu’ils eurent vent des mesures anticléricales prises par Joseph II dans l’Empire d’Autriche, les Augustins du Rouge-Cloître, s’attendant à l’application de mesures semblables dans nos régions, se mirent immédiatement à creuser…une nouvelle citerne. De là à imaginer l’enfouissement d’un trésor justifiant l’acharnement du procureur impérial, il n’y a qu’un pas que les amateurs d’occulte s’empressèrent de franchir !

Selon le frère Jean-François Vander Auwera, ledit procureur ne trouvant pas le moindre trésor sonnant et trébuchant, fit enfermer le prieur Terlaeken dans une cellule. Durant quatre jours et quatre nuit, on ne lui apporta ni boisson, ni nourriture, et ce dans le but de l’obliger à dévoiler l’endroit où le trésor supposé avait été caché. Mais rien n’y fit : le prieur ne parla point. On se résolut à se contenter de vendre ses bien personnels à l’encan, mais pas une seule pièce d’argent et encore moins d’or ne semble avoir figuré dans l’inventaire des biens dressé par l’avocat Yernaux, chargé de la liquidation du Rouge-Cloître.

Si l’on en croit la légende du trésor, l’abbaye ayant été divisée en trois lots, les nouveaux propriétaires s’appliquèrent à détruire les bâtiments, sans la moindre intention, semble-t-il, de les reconstruire par la suite. Ces « recherches » apparentes durèrent un an et se déroulèrent semble-t-il à l’époque de la Révolution brabançonne (1787-1790).

Un jour, le frère Jean-François Vander Auwera, déjà cité, fit irruption au Rouge-Cloître (qu’il n’avait, dit-on, jamais vraiment quitté), escorté par un détachement de volontaires brabançons. Une quinzaine de chanoines revint également et n’eut d’autre besogne que de…planter des arbres, à savoir des chênes, en bordure du mur d’enceinte. Acte singulier, alors que nos régions étaient en pleine tourmente révolutionnaire… Ce retour du frère Jean-François apporterait la « preuve » ( ?), selon les amateurs de légendes occultes, que le prieur n’avait pas parlé et que le trésor était toujours en place… Oui, mais où ? Et quel lien entre la citerne, le mur d’enceinte et les chênes plantés par les chanoines de la fin du 18e siècle ? « Cherchez la croix », nous dit Paul de Saint-Hilaire !

Ainsi, aujourd’hui encore, le promeneur qui longerait le mur d’enceinte du Rouge-Cloître vers midi peut (éventuellement) apercevoir, dans la partie orientale, lorsque le soleil la prend en enfilade, une croix composées de briques sombres, haute de plusieurs mètres, recroisetée et haussée sur un socle de dix marches. Or, nous dit l’auteur d’ « Histoire secrète de Bruxelles », ce type de croix dite de calvaire est susceptible d’indiquer l’emplacement…d’un trésor enfoui. Et d’ajouter qu’enfouir un trésor dans un mur extérieur n’a rien d’extravagant, d’autant que la situation au Rouge-Cloître s’avère particulièrement favorable :

« A Rouge-Cloître, la situation est plus favorable encore : l’enceinte est adossée vers l’est à une colline boisée, dont elle retient les terres. La muraille est très haute à cet endroit et la dénivellation atteint plusieurs mètres. Le site est idéal pour creuser, en même temps qu’on élève le mur, une cache en contrebas, une chambre souterraine, voire y placer une citerne. Et c’est précisément là que la croix mystérieuse apparaît et disparaît au soleil… » (Histoire secrète de Bruxelles, p.126). Ceci expliquerait donc l’intérêt des moines porté à ce pan de mur : CQFD !

Déjà partiellement démoli, le Rouge-Cloître fut occupé par des hussards français, dès 1792, ultérieurement remplacé par des dragons. En 1796, le prieuré est supprimé une seconde fois, puis mis en vente publique en 1797, le citoyen Zanna s’en portant acquéreur. Quatre années plus tard le domaine est racheté par un personnage originaire du Midi qui lui-même le cèdera à des Suisses, en 1804. Entre-temps, l’ancien prieur Terlaeken était décédé, les chanoines s’étaient dispersés et le frère Vander Auwera avaient été appelés à d’autres devoirs à Saint-Gilles, où il trépassa avant la fin du régime français.

Le temps passa, mais la légende du trésor enfoui se maintint. Ainsi, un aubergiste du Rouge-Cloître raconta un jour que son grand-père, paysan de son état, affirmait que, certains soirs d’hiver, le fantôme d’un moine vêtu de blanc, à l’exemple des Augustins, hantait parfois les lieux où se dresse la vieille muraille du prieuré. Un jour, surmontant sa crainte, il décida de suivre le spectre jusqu’à un ravin, situé à proximité des étangs. A l’endroit où l’apparition spectrale s’était évanouie, l’ancêtre de notre aubergiste, qui croyait dur comme fer à la légende du trésor, se mit à creuser à l’aide d’une grosse bèche. Il finit par exhumer deux troncs pourris cloués en forme de croix, puis continue à creuser jusqu’à découvrir un squelette de femme ! Le curé fut appelé et fit en sorte d’enterrer la dépouille en terre consacrée.

Mais, vers la même époque, un vieux prêtre qui prétendait être l’un des survivants de l’ancienne communauté augustine, se rendant en pèlerinage aux ruines de l’ancien prieuré, resta plusieurs jours dans les environs. Le découvreur du squelette féminin et de la croix ne manqua évidemment pas de le questionner, mais le prêtre se contenta de donner des réponses évasives et confuses. Il évoqua un étranger qui, une nuit, était arrivé blessé au prieuré. On l’avait soigné et il avait demandé son admission au noviciat. Chaque jour, il allait discrètement au fond du ravin. Un religieux l’ayant suivi, le vit se jeter sur le sol et pleurer, à l’endroit même où le squelette de femme avait été déterré. Il vit ensuite le novice se dépouiller de sa soutane et s’appliquer durement la discipline. Ces terribles mortifications remplissaient les autres religieux d’un respect mêlé d’effroi. A propos du trésor, l’ancien chanoine ne voulut rien en dire.

Le fantôme du moine augustin hante-t-il encore le site du Rouge-Cloître ? Et si tel est le cas, s’agit-il du spectre du frère Jean-François Vander Auwera, veillant jalousement sur un trésor enfoui ? A moins qu’il ne s’agisse de celui du novice anonyme pleurant sur les dépouilles d’une femme dont le drame nous restera à jamais inconnu ?

Cela, la légende du Rouge-Cloître ne nous le dit pas…

Eric TIMMERMANS.

(*) Dans le langage courant, les Bruxellois évoquent habituellement « le » Rouge-Cloître et se rendent « au » Rouge-Cloître. Il semble toutefois que les bonnes formulations soient « Rouge-Cloître » (comme « Val-Duchesse ») et « à » Rouge-Cloître (comme « à » Val-Duchesse). Ne faisant pas partie du monde académique et ces formulations inhabituelles écorchant quelque peu nos oreilles, nous nous en tiendrons, pour notre part, aux formulations populaires qui nous sont familières…

Sources : Les prieurés en forêt de Soignes (Val-Duchesse, Groenendael, Rouge-Cloître, Sept-Fontaines et Ter Cluysen), L. Janssens et E. Persoons, Exposition aux Archives générales du Royaume, du 3 juillet au 30 novembre 1989 / Dictionnaire d’Histoire de Bruxelles, S. Jaumain / Auderghem, J-M. Delaunois, Guides des Communes de la Région Bruxelloise, Guides CFC-Editions, 1998 / Histoire secrète de Bruxelles, Paul de Saint-Hilaire, Albin Michel, 1981, p.125 à 128.